Puccini "Madame Butterfly", Menghella - Summers, Met, 2009, 2 DVDs Sony.
Cinq étoiles ?
Oui, cinq ! Malgré le Pinkerton au timbre sans couleur et aux aigus pénibles de Marcello Giordani, ténor incongru sur la scène du Met après Corelli, Del Monaco et Pavarotti ! Oui, malgré le Sharpless de Dwayne Croft, et le Goro de Greg Fedderly, oh indignes ni l'un ni l'autre, mais assez maigres ! Oui, malgré la direction peu lyrique de Patrick Summers ! Parce que Patricia Racette, admirable actrice, campe une Cio-Cio San irrésistible, vive, émouvante, vraie et toujours bien chantante malgré des moyens pas exceptionnels. Et surtout pour la mise en scène du couple Anthony Menghella, Carolyn Choa.
Alors que la plupart des réalisateurs de cinéma arrivent dans la mise en scène d'opéra comme des pachydermes chez un porcelainier, Menghella a bien compris qu'il s'agissait de faire du théâtre, de se servir de ses artifices visibles, de ses changements à vues, comme d'éléments propres à créer une poésie particulière, celle qu'on ne trouve qu'au théâtre. Et il a réussi au-delà de toute espérance. Cet opéra, assez statique, a toujours eu difficile à occuper une scène. Menghella et Choa l'animent constamment, sans jamais l'encombrer : alors que le fond de scène est élairé de couleurs vives toujours en accord avec la situation, et qu'un immense miroir noir posé en oblique refléte l'avant-scène, des lanternons blancs auréolent la nuit de noces du premièr acte, des oiseaux de papier passent en vagues migratoires dans le ciel; puis c'est l'apparition, non pas ridicule ou répugnante, comme à l'habitude, du riche Yamadori, cette fois beau comme un dieu, un prince et un héros, parfaitement noble et respectueux, ce qui rend le refus de Cio-Cio San plus poignant; et enfin, trouvaille géniale, la poupée qui remplace l'enfant de l'héroïne. La femme de Menghella, la chorégraphe Carolyn Choa, née à Hong-Kong, a eu l'idée d'introduire dans la mise en scène des poupées Bunraku. Et si cet enfant de bois déroute un peu à sa première apparition, très vite les attitudes que lui donnent ses trois animateurs se révèlent plus émouvantes, plus justes, plus vraies que tout ce que les enfants généralement engagés pour ce rôle sont capables d'exprimer.
Un spectacle qui rend totalement justice à la poésie de l'oeuvre de Puccini, à son exotisme respectueux, à la vérité de ses personnages. Le racisme inconscient et la morale élastique de Pinkerton qui lui font, sans remords, épouser une fille de quinze ans comme il a loué une maison, "pour neuf cent quatre-vingt dix-neuf années avec la possiblité de résilier le contrat chaque mois", et en sachant qu'il se mariera pour de bon aux Etats-Unis; les inquiétudes fondées de Sharpless, les combines et les racontars de Goro, la fidélité lucide de Suzuki, et la bonté de Kate, tout cela paraît encore plus vrai sous les éclairages délicats de cette belle production.