Cette bande dessinée est l'oeuvre de Tardi, déjà auteur d'autres volumes sur la Première Guerre mondiale. Elle s'inscrit dans la suite de la commémoration du 90ème anniversaire de la Grande Guerre en 2008 et de la disparition des derniers "poilus". Le projet de Tardi est alors d'évoquer le premier conflit mondial et la vie des hommes au quotidien qui s'y sont affronté. Un récit de fiction, mais adossé à un travail de recherche historique avec l'aide de Jean-Pierre Verney, un spécialiste éclairé de la Grande Guerre, connu notamment pour avoir alimenté une bonne partie des collections du musée du conflit à Meaux, ouvert le 11 novembre dernier. C'est lui qui est aussi l'auteur de la partie "documentaire" de la bande dessinée, en fin de volume (p.48-67).
Le travail de Tardi reprend des techniques déjà utilisées dans C'était la guerre des tranchées, notamment le découpage de deux pages en trois "strips" symétriques (p.6-7 : le départ à la guerre, en France et en Allemagne ; p.10-11, les charges de l'infanterie française à l'été 1914, etc). Le dessin débute en couleurs, puis, avec l'enlisement de la guerre, la boue, la grisaille, devient de plus en plus monochrome ((jusqu'à la p.19, l'année 1915, elle domine ; ensuite elle se fait plus rare et disparaît quasiment pour 1916).
Le propos de Tardi, auteur apprécié et surtout lu par un public adulte et francophone, reste égal à lui-même : il dénonce l'inégalité, les injustices, l'iniquité et toutes les horreurs de la guerre. Il se focalise sur les rapports entre les différentes classes sociales, ou sur les problèmes du temps (loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, etc). Putain de guerre !, c'est le récit de 14-18 par un soldat comme les autres, sans courage particulier, sans hargne nationaliste, sans nom aussi. Tardi en profite pour tacler le passé colonialiste de la France (p.15, 27, 42) , mais aussi de la Grande-Bretagne (p.27), au détour d'une case.
Tardi reste ainsi, dans son domaine, le symbole d'une fabrication d'une certaine mémoire de la Grande Guerre. Il demeure une référence pour les dessinateurs s'aventurant sur le terrain de 14-18. Il ne faut pas oublier que Tardi, fils d'un militaire de carrière, baigne aussi dans les souvenirs de son grand-père poilu évoqués par sa grand-mère. Il recrée une "atmosphère" Première Guerre mondiale en s'associant avec des spécialistes comme Verney qui donnent un surcroît d'authenticité. Tardi se focalise sur des micro-récits, en cherchant à se mettre au plus près du combattant. Le discours de Tardi sur la guerre peut se résumer en quelques mots : violence, horreur, refus de combattre, négation de l'héroïsme, anticléricalisme, dans une tonalité très antimilitariste qui nie l'idée de consentement au sacrifice (on rejoint là le débat historiographique sur la Grande Guerre).