Comment "raconter" Julien Lourau sans revenir un instant sur le contenu de son jeu ? Sans revenir un instant sur sa production discographique très éclectique, passant du
jazz acoustique à l'
électro-jazz? En tout cas, un mode d'expression unique, des idées plein la tête, un parcours singulier, et surtout un son bien ciselé au sax ténor. A ce propos, sa maîtrise technique le place parmi les plus grands saxophonistes du jazz contemporain. C'est aussi quelqu'un de très attachant.
Au ténor comme au soprano, il retrouve dans ce très beau disque la formule archi-classique du quartette acoustique (et aux côtés du saxophoniste, on retrouve Laurent Coq au piano -sobre et élégant comme d'habitude-, Thomas Bramerie à la contrebasse et Otis Brown III à la batterie). Compositions de Laurent et de Julien, essentiellement.
La tonalité de l'ensemble est celui de la balade et de la dramaturgie. Rien de révolutionnaire vous diront certains. Peut-être, mais c'est le son du collectif qui est à ce point envoûtant. Pas un leadeur, mais bien quatre musiciens qui essaient de sonner d'une même voix. Ce quartette acoustique est très sobre, un peu dans la lignée de ceux de
John Coltrane et de
Sonny Rollins(à leurs débuts), mais plus encore peut-être de celui de
Gary Bartz. En tout cas, une sincérité touchante (notamment sur le titre éponyme, Saïgon) et des arrangements de luxe. Bref, du très beau travail.
Le tout est d'un lyrisme très (trop?) maîtrisé, basé sur des phrases mélodiquement et harmoniquement simples que les musiciens magnifient par de complexes ornementations (le génial "Workship", composition de toute beauté, charpentée et bien en chair ou encore le standard archi connu qu'est "A House is not A Home"), par l'alternance constante aussi de phrases détendues et de magnifiques envolées (notamment sur l'intro de "Baron Samedi", joué en solo absolu, quel son!). C'est fluide, parfois rapide, et le timbre de Lourau se situe loin des archétypes, à la fois charnu et délicat, ancien et moderne. Ce quartette mérite donc un sérieux détour. Enfin, le disque se termine sur le magnifique "A House is not A Home", un hymne de gospel plein de soul et de sensibilité, porté en triomphe par Dionne Warwick puis repris par
Sonny Rollins (l'hommage au colosse est à ce point flagrant : un gros son ample au ténor, beau et majestueux).
Bref, pas de free jazz ici, les improvisations sont très (trop?) réfléchies. Voici donc un jazz contemporain de très haut niveau que pourraient nous envier les musiciens d'outre-atlantique. Alors pourquoi quatre étoiles seulement ? Et bien, malgré la qualité indéniable des arrangements, ce disque très (trop?) sérieux manque un peu de folie et le batteur Otis Brown III ne me paraît pas plus impliqué que ça dans le projet (son jeu, notamment sur "A House is not a Home", est assez... anecdotique). Cela dit, le disque possède un minutage généreux (plus de 70 minutes). A ne pas rater en concert.