Martial Pasquier, héritier d’une chaîne de supermarchés, sort d’une maison de repos, apparemment guéri de ses dépressions. Charger par le conseil d’administration pour contrôler les comptes de cinq succursales de province, il se rend à Limoges où il prend un certain plaisir à déstabiliser la bourgeoisie locale. S’invitant chez les Fonfrin, gérants du supermarché de la ville, il tombe sous le charme de Francine, la domestique. Laissant croire aux Fonfrin qu’il a besoin des services d’une servante, il embauche Francine pour une soirée dans un gigantesque appartement qu’il a loué. Seule invitée de cette soirée, Martial lui propose de rester quelques jours avec lui, en échange de quoi il lui offrira tout ce qu’elle veut. Méfiante, puis fascinée, elle accepte. Au fil des soirées, Martial entraîne un monde polyphonique dans son sillage: le couple Fonfrin, ainsi que leur ami sous-préfet Maillotte et sa femme, mais aussi un commissaire de police, des amis de Francine, Georgette et Max, et même son petit ami Fernand. Celui-ci s’attache tellement à Martial qu’il n’est pas jaloux de leur relation amoureuse.
Après quelques années de doute, suite au tournage de «Garçon!», «Quelques jours avec moi» est un renouveau pour Claude Sautet: les quadragénaires bourgeois font place à des personnages plus jeunes dont l’origine sociale est plus diverse et la personnalité plus troublée. Le casting est aussi étonnant que cette renaissance thématique. Martial Pasquier est interprété par Daniel Auteuil qui remet pour la première fois en question son statut de personnage comique et enjoué pour une composition plus complexe, plus mystérieuse, plus grave. La jeune Sandrine Bonnaire, à travers le personnage de Francine, donne une dimension plus légère à sa carrière d’actrice sombre et grave (
À nos amours,
Sans toit ni loi).
Au cour du récit, les seconds rôles se révèlent et se transforment: Jean-Pierre Marielle, loin de ses rôles de comiques hauts en couleurs est un magnifique Monsieur Fonfrin, d’abord cupide et égoïste, puis attachant et généreux, plein d’humanité. Madame Fonfrin est interprétée par une Dominique Lavanant étonnante qui, aussi, sort de son registre comique pour un personnage plus intimiste et tourmentée. Les autres seconds rôles sont à l’avenant, avec notamment Vincent Lindon à qui Claude Sautet a offert un personnage plus conséquent que à ses premiers films.
Encore un film de Claude Sautet acéré et finement ciselé, à la fois drôle et satirique, profond et subtil. Pas de héros, pas de personnages de salauds, mais beaucoup d’humanité. A la différence de Claude Chabrol, cinéaste de la cruauté provinciale (
Les Cousins,
La Cérémonie), Sautet pose un regard plein d'amour et de tendresse sur chacun de ses personnages.
Quelques jours avec moi est donc à la fois un film sur le monde populaire et bourgeois mais c’est aussi une catharsis pour Sautet, cinéaste éreinté par la critique qui ne voyait en lui qu’un cinéaste de la bourgeoisie. Il a d’ailleurs failli de nombreuses fois abandonné le cinéma: 13 films en 35 ans, c’est très peu et cela donne une idée des questions que se posait Sautet sur sa vie et son œuvre.
Ce film charnière a de multiples points communs avec les autres œuvres de Sautet: les personnages sont seuls malgré le groupe qui les entourent (amis, famille, collègues de travail…), souvent à la fois volubiles et énigmatiques, colériques et désenchantés, directs et ambivalents; ils sont filmés à travers des vitres de café, de voiture, de bureau, ou sous une pluie battante qui redistribue les cartes de l’histoire. C’est une manière de suggérer plutôt que de démontrer, d’ausculter les non-dits et de sonder l’âme plutôt que d’expliquer par des dialogues «bavards». Tout le contraire du cinéma de Woody Allen.
La fluidité de la mise en scène permet de s’attarder sur chaque personnage, même secondaire: Sautet ne juge pas, ne cherche pas à comprendre, il aime chacun de ses personnages qu’il soit impulsif ou introverti, grave ou écorché, fragile ou rayonnant. Son sens du cadrage, du plan séquence, du montage met en évidence le bonheur éphémère, la difficulté des relations entre les hommes, le besoin de l’autre et l’incapacité à l’exprimer ou à consolider ces liens. Ces thématiques ne sont donc pas bourgeoises (ou alors dans le sens stalinien du terme). Des
Choses de la vie à
Nelly et Mr. Arnaud, son style se fait de plus en plus dépouillé et direct, sans chercher à donner toutes les réponses, au contraire, puisque souvent les fins, ouvertes, ressemblent à un commencement: au spectateur de trouver sa voie. D’ailleurs, lorsque l’on revoit un film plusieurs fois, on est saisi par «L’Angoisse du gardien de but avant le penalty»: où, cette fois-ci, l’œuvre cinématographique va-t-elle frapper?
Cette singularité de l’œuvre de Sautet peut faire penser, étrangement, à celle, chaotique, de John Cassavetes.
Le documentaire
Sautet ou la magie invisible (datant de 2003) du critique N. T. Binh est à ce titre indispensable pour explorer les multiples facettes de ce cinéaste: il met en lumière ses qualités d’auteur à part entière.
On peut le compléter par le livre du même N. T. Binh et de Dominique Rabourdin:
Sautet par Sautet (près de 400 pages d’analyses et de photographies).