Sur le modèle de la disputatio du Moyen-âge, deux philosophes ont été conviés à exposer puis à débattre en public le vendredi 4 juin 2010 en la cathédrale de Rouen, sur la question essentielle : "Qu'est-ce que la vérité ?". Aucune prétention ne préside à cette dispute de vouloir borner le champ de la recherche de ce qui ne se possède pas et est toujours sujet de la recherche. Les deux philosophes désirent blesser notre coeur afin que celui-ci se mette à nu, abandonne les artifices du bien-être, de l'ego auto-satisfait; étape nécessaire (première ?) pour se mettre en chemin de cette quête vitale.
Fabrice Midal, philosophe, bouddhiste s'exprimera en premier. Fabrice Hadjaj, philosophe, catholique formulera ensuite sa compréhension ; aucun des deux n'ayant de prétention de donner une leçon de philosophie sur ce thème basique et pourtant fondamental chez les lycéens. Après les exposés de chacun vient la dispute publique, ici focalisée sur l'objet même du thème approché de la recherche de la Vérité.
Pour le philosophe catholique, quand Pilate pose la question à Jésus : "Qu'est-ce que la Vérité ?" - sur le mode du politique, il ignore totalement le sens de la réponse qu'il délivre, quelques instants après avoir fait flagellé le Christ, le livrant à la populace : "Voici l'homme". En effet, le Christ (logos, parole vivante, Verbe fait chair) est La réponse.
Dans ce passage de la Passion de Saint Jean cité et commenté par Fabrice Hadjaj une autre interpellation personnelle m'a plu :
"Dans la suite de sa réponse à la question : 'Es-tu roi?' et donc juste avant que n'arrive la question : 'Qu'est-ce que la vérité ?", le Christ opère un complet renversement des valeurs. En effet, on s'attendrait à ce qu'il dise : Quiconque écoute ma voix est de la vérité. N'est-ce pas ce que disent nos catéchistes moralisateurs ? 'Ecoute ce que Jésus te dit, et tu seras dans le vrai.' Mais Jésus dit l'inverse : 'Quiconque est de la vérité écoute ma voix'. Ceci signifie, d'une part qu'on peut entendre les commandements de Dieu, et même leur obéir, sans être de la vérité, et donc sans écouter la voix de Jésus. C'est le cas des démons. (...)" (p.61 -62). Ainsi ce passage de Luc 4-33/35 :
"[33] Il se trouva dans la synagogue un homme qui avait un esprit de démon impur, et qui s'écria d'une voix forte: [34] Ah! qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es: le Saint de Dieu. [35] Jésus le menaça, disant: Tais-toi, et sors de cet homme." Le démon obéira non par admission de la libération par la vérité, mais par l'infernale mécanique du rapport de force de l'obéissance sans rémission du faible au fort.
Fabrice Midal éclaire bien, dans une magistrale simplicité (fort de la grande connaissance des Evangiles et de nombreux théologiens et mystiques chrétiens cités) le nécessaire dépouillement de soi : "Tout d'abord 'l'adoration du bien-être' dont le divertissement général marque notre temps est le signe. Il n'y a de rapport possible à la vérité que pour celui qui se tient résolument hors de la sphère du divertissement qui domine aujourd'hui" poursuivant par une remarquable analyse de la peinture de Monet : l'objet de sa peinture n'est pas la cathédrale de Rouen (les jeux de lumière) mais tout l'inverse, la peinture est devenue l'objet magnifié de la cathédrale. "Monet ne donne nullement le premier rang aux fluctuations de la lumière - mais la lumière lui est la possibilité de célébrer l'avènement de la peinture devenue cathédrale" (p.27)
Se mettre à nu (son coeur), citant Saint Jérôme, Fabrice Hadjaj en accord avec Fabrice Midal conclue cette ouverture vers la recherche de la vérité : "Je sens insensiblement au fond de mon coeur une nouvelle confiance de mieux servir Dieu en sainteté et justice tous les jours de ma vie; et ainsi, je me trouve aussi nu, grâces à Celui qui est mort nu pour nous faire entreprendre de vivre nus." (p.112)
Alors poursuivons notre chemin, encouragés que nous sommes par ces deux esprits charitables.