Capriccio est "une conversation en musique", à la manière d'Intermezzo mais bien plus réussi, et le livret en est naturellement très long. J'avais capté autrefois à partir de la radio cette version de Sawallisch, sans avoir les paroles, et j'ai pourtant été pris par l'atmosphère raffinée, mais aussi chaleureuse et humaine. Ensuite seulement j'ai trouvé les disques. Le livret, comme c'est le cas dans cette nouvelle collection d'EMI, est inclus dans un CD-Rom; mais je précise que mon commentaire a été fait à partir d'une édition plus ancienne.
Dès le sextuor qui sert d'ouverture, mais que les personnages écoutent avant de chanter, on remarque une finesse aristocratique, qualité qui s'impose pour cette oeuvre dont l'action se passe au XVIIIe siècle dans un château près de Paris. Puis les interprètes échangent avec le plus grand naturel, mais la comparaison avec d'autres versions montre que cette aisance, résultat de la distinction, n'a rien d'évident ni de facile. On a reproché à Sawallisch une certaine réserve qui est certes dans son caractère; pourtant, il importe de ne pas en faire trop si on ne veut pas risquer de déranger les fragiles équilibres et de faire oublier l'aspect aristocratique de l'ouvrage, dont je précise qu'il n'a rien de chichiteux ou d'ennuyeux. On a dit aussi que Hans Hotter n'était pas un vrai La Roche car il n'avait pas assez de volubilité, ce qui le gêne dans un monologue de la seconde moitié où il chante pendant 10 minutes; pourtant, cette lourdeur éléphantesque, même si elle est forcée, convient bien à un personnage assez énorme. En réalité, on a un des meilleurs La Roche imaginables. Si j'ajoute que les autres principaux rôles sont tenus par Elisabeth Schwarzkopf, la Comtesse, Eberhard Waechter, le Comte, son frère (c'est ainsi), Nicolai Gedda, Dietrich Fischer-Dieskau et Christa Ludwig, vous avouerez qu'on pourrait difficilement trouver une meilleure distribution ! Et ils ne se contentent pas seulement de chanter, ce sont aussi d'excellents acteurs, qui savent vous faire croire qu'il s'agit d'une vraie conversation, qui serait chantée. L'orchestre, qui est le Philharmonia, les soutient avec autant de souplesse, d'équilibre, d'esprit et de pertinence que lorsqu'il était dirigé par Karajan dans Ariane à Naxos ou le Chevalier à la Rose quelque temps avant. Bien sûr, c'est un enregistrement mono de 1957, mais on n'a jamais fait mieux, plus évident. Ecoutez le début du dialogue entre Flamand et Olivier, entendez comment Dietrich Fischer-Dieskau termine "Ihren strahlenden offnen - hört sie meine Verse - geb ich entschieden den Vorzug", un passage qui s'incrustera à coup sûr dans votre mémoire... puis comparez, avec n'importe qui.
Il y a d'ailleurs assez peu d'enregistrements de cet opéra si difficile à bien réussir et dont le sujet peut paraître austère : qu'est-ce qui compte le plus, le texte ou la musique ? Prima le parole, dopo la musica, dit le poète. Prima la musica, dopo le parole, répond le musicien (le reste de l'opéra est en allemand, évidemment). L'opéra s'interroge sur l'opéra... Pourtant, Clemens Krauss et Richard Strauss ont collaboré au livret pour remplir ce canevas d'une superbe vie théâtrale, d'un vrai raffinement littéraire. Et ici les personnages existent par la musique et par le texte - Ton und Wort.