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5.0 étoiles sur 5
la meilleure Salomé de studio ?, 17 mars 2010
Les rencontres discographiques de Karajan et des Wiener Philharmoniker ont toujours exacerbé le sensualisme latent du chef autrichien. La fête sonore est telle qu'on peut l'imaginer d'autant que pour enregistrer cette Salomé, EMI s'est fait aider par Decca, spécialiste du son spectaculaire et habitué en particulier à enregistrer l'Orchestre philharmonique de Vienne à la Sofiensaal. Dans ce fleuve de pure volupté, il n'y a que peu de place pour le théâtre, mais comment faire la fine bouche ? La distribution n'est peut-être pas la plus grande à avoir été enregistrée, mais ne démérite pas. Il faut d'abord connaître le Jochanaan de José Van Dam, adéquation absolue entre un rôle, personnage et musique, et une voix, noble, ronde et chaude. Agnes Baltsa, qui n'est pas la chanteuse du siècle, est encore jeune, tandis que Böhm oscille entre caractère et lyrique. Le couple Hérode-Hérodiade est en tous cas bien léger, pour ne pas dire impuissant à évoquer la corruption. Ce choix délibéré de Karajan peut laisser sceptique : on en regretterait presque les Dunn et Cassilly de Karl Böhm (DG). Quant au rôle-titre, le chef, soucieux de marquer l'ouvrage de son empreinte jusqu'au bout, le confie à une jeune "découverte", une certaine Hildegard Behrens. Dans un sens, son flair est certain, puisqu'elle allait être appelée à succéder à Gwyneth Jones comme hochdramatischer Sopran wagnérien du moment par défaut. En 1977 et dans Salomé, elle a encore une fraîcheur vocale et dramatique méritoires. La voix a quelque chose d'un peu fade, incolore, et cette absence de chair dans la masse peut lui donner un rien de dureté désagréable, mais après tout on n'est pas si loin de la "soubrette à voix d'Isolde" qu'est Salomé selon les mots de Strauss lui-même. Le rôle est de toute façon indistribuable, alors inutile de chipoter davantage. Un coffret de toute façon indispensable orchestralement, même s'il est judicieux de le compléter par une version en public avec Inge Borkh ou Ljuba Welitsch.
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4.0 étoiles sur 5
Exercice de style !, 21 janvier 2012
Richard Strauss, "Salomé" (1905), H. von Karajan, Studio 1977, enregistrement remasterisé, 2 CDs Emi.
Oui, exercice de style de la part de Richard Strauss, orchestrateur virtuose, se jouant de toute la palette sonore d'un orchestre de cent-vingt musiciens, en tirant les couleurs les plus intenses, ou les nuances les plus subtiles, irisées, sanglantes, criardes, prenant un plaisir manifeste à nous en mettre plein la vue comme un Boldini, ou un Ziem, autres surdoués de la même époque, le faisaient en peinture.
Mais exercice de style aussi pour Herbert von Karajan, en pleine possession de ses pouvoirs d'ensorceleur : dès ce premier thème à la clarinette, qui ouvre l'oeuvre, et qui s'élève comme une volute de fumée, émanant d'une pipe d'opium, vers la lune impassible, l'enchanteur déploie tous ses sortilèges. Irrésistible ! Et, une heure trente durant, le compositeur et son interprète (avec l'aide des ingénieurs du son de chez Emi et Decca) vont nous noyer dans une ivresse sonore sans exemple, luxuriance et langueur, perversion et volupté. Inutile de dire que même la "Danse des Sept Voiles", avec son bric-à-brac musical mêlant orientalisme d'Exposition Universelle et valse viennoise, est, elle aussi, interprétée avec un luxe de subtilités tel qu'il la transcende.
La "soubrette à voix d'Isolde" comme Strauss définissait lui-même sa Salomé, n'a ici qu'une voix de gamine malingre, tapant du pied à la caisse d'une superette parce qu'on lui refuse un jouet; si cela peut suffire jusqu'à l'exécution de Jochanaan, c'est totalement inadapté pour la suite : malgré tous les efforts faits par Hildegard Behrens pour enrichir son interprétation, l'organe est trop pauvre et la scène finale passe à la trappe.
L'excellent, et méconnu, ténor polonais Wieslaw Ochman, incarne un Narraboth d'une pureté parfaite, être d'innocence, très vite "expectoré par un univers où il est un corps étranger", comme l'écrit cruellement P. Kaminski.
Le Jochanaan de José van Dam est d'une grande noblesse, aussi ample qu'on peut le souhaiter, mais peut-être trop charnel pour un tel mangeur de sauterelles, squelettique et haineux.
L'Hérodias d'Agnès Baltsa ne démérite pas sans impressionner autant qu'on le voudrait, mais la bonne surprise, c'est l'Hérode de Karl-Walther Böhm. Non qu'il ait une voix exceptionnelle, au contaire, elle est assez terne, mais l'acteur en tire tout le parti possible, une diction exemplaire lui permettant de donner aux mots tout leur sens; et de cette figure caricaturale du despote oriental veule et libidineux - qui, avouons-le, est un cadeau pour un chanteur - Karl-Walther Böhm, trace un portrait très convaincant, diversifiant le ton, éclairant toute la confusion d'une âme futile et angoissée, veule et métaphysique, cruelle et concupiscente: il termine par un "Man töte dieses Weib !" (Qu'on tue cette femme !) qui donne le frisson. Et à lui autant qu'à nous, cela s'entend.
Un enregistrement qu'on a envie de proposer comme illustration de ce que peut être l'apport d'un grand chef à une orchestration déjà d'un luxe époustouflant, et qui est sans doute une des deux meilleures versions, avec celle de Solti, pour une première approche.
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