Occulté par les succès que l'on sait dans la filmographie nébuleuse de Coppola, comme le serait une face B échouée sur une compilation de singles, Rusty James est une aeuvre envoûtante, insaisissable. Portée par un casting de jeunes pousses promises à un avenir radieux, elle permet un visionnage sur plusieurs degrés.
Tel une âme défunte dont l'accès au jardin des délices aurait été différé, le Motorcycle Boy reparaît en ville. Nous transmettant sa vision dématérialisée d'un monde privé de couleurs, dont les vagissements sont de lointains échos, il se penche sur l'épaule de son jeune frère. Et tente dans un effort solitaire et désespéré de l'entrainer hors des sentiers de la perdition.
Rusty James, lui, n'est rien qu'une petite frappe, un caïd de cour de récréation. Un crétin. Fantasmant une époque qu'il a connue au travers de son regard d'enfant, celle des gangs de rue et des codes d'honneur, il n'a qu'un souhait à l'esprit : la réactiver. Et suivre les traces laissées par l'ancienne gloire locale, son aîné magnifié.
Usant d'une large palette esthétique, prises de vue en biais, abondance de fumée et d'ombres, affrontements de rue chorégraphiés, Coppola nous présente son film le plus aérien, le plus onirique. Il n'est alors pas aisé de distinguer les contours des personnages. Le Motorcycle Boy - dans la peau duquel se révèle un Mickey Rourke habité, fiévreux - concentre toutes les attentions. Ne pouvant se défaire d'une réputation gagnée en présidant aux gangs d'alors, aliéné, poursuivi par le reflet de sa propre image, il n'est plus qu'une photographie encadrée. En noir et blanc.
Coppola souligne ici la nécessité impérieuse de choisir une voie, de choisir sa voie, et de s'y élancer. A défaut de passion, c'est une décision indissociable de l'accomplissement personnel. Donner un sens à sa propre existence. Mais, comme le Motorcycle Boy l'apprend à ses dépens, le temps nous est compté. Doté de qualités innées pour toutes choses, d'une sensibilité (trop) aiguë, il a pourtant essayé, les gangs, l'héroïne, y trouvant toujours la même issue : l'ennui.
Les allusions au défilement du temps son nombreuses dans Rusty James, par la présence récurrente d'horloges sur différents plans, le rythme hâté auquel les nuages et la brume traversent l'écran, ou encore la bande son de Stewart Copeland, un battement de caeur soumis à rude épreuve. Un beau matin on se réveille, réalisant « Jesus, how much I got? I got thirty-five summers left. » Pensez-y. Trente-cinq étés.
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