Ah, que le nom de Maurice Genevoix m'est doux à l'oreille! Prononcez-le devant moi et j'entends aussitôt gazouiller les oiseaux et murmurer les feuillages, je vois serpenter des rivières aux berges moussues et s'éveiller de riantes clairières peuplées de lapins furtifs. Genevoix, c'est le peintre des champs, des bois, des animaux, de la ruralité. Tout au long de son oeuvre, qui n'est pas mince, il n'aura eu de cesse de célébrer les charmes sylvestres et bucoliques de sa chère Sologne. L'histoire littéraire le range volontiers aux côtés de Pourrat et de Bosco. Elle en fait l'héritier de George Sand et un émule de Maupassant. Elle vante aussi à l'occasion le Poilu grièvement blessé aux Eparges et qui sut si magnifiquement, dans
Ceux de 14, rendre hommage à la génération sacrifiée de la Grande Guerre. Soit! Mais pour moi, Genevoix, c'est d'abord et surtout l'auteur de "Raboliot". C'est en effet dans ce livre que son art atteint, je crois, son apogée.
Que nous raconte ce roman? Eh bien, sans trop le déflorer, c'est l'histoire d'un brave type, le susdit Raboliot, qui, moitié par tradition, moitié par nécessité, se livre sur les terres giboyeuses et solognotes de "Monsieur le Comte", le hobereau local, à la "braconne". Son crime est-il bien grand? Certes non, surtout comparé aux trafics bien plus lucratifs et tout aussi illicites de Tancogne, le fermier général du Comte! N'empêche, quand les gendarmes le prennent en flagrant délit de braconnage, Raboliot est mis à l'amende. Dans un sursaut de fierté, il refuse alors de payer et part se cacher dans les bois... Pour moi, la séduction de ce livre, que salua intelligemment le prix Goncourt en 1925, est triple. D'abord, l'histoire qu'il raconte est humainement puissante. Ensuite, le climat qui baigne cette histoire est magnifique. Enfin, l'écriture de Genevoix lui confère une portée élégiaque. Personnellement, je ne suis jamais allée en Sologne, mais en ressortant de ce livre, j'avais l'impression de la connaître intimement. Il y a dans ces pages des évocations de la forêt d'une rare authenticité. Et d'une rare poésie.
Certains ricaneront peut-être devant cette littérature "rustique" si peu en phase avec notre monde contemporain, devant ces mentalités d'une autre époque, devant cette apologie lyrique de la Nature. Eh bien, ce serait dommage, car ce roman, outre sa valeur de témoignage, est bien plus qu'un manifeste écologique. Au-delà des paysages superbes qui lui servent de décor, c'est d'abord et surtout une histoire touchante, celle d'un "petit", d'un "homme de peu", qui décide de se rebeller contre une autorité aliénante et abusive. Autant qu'une ode à la faune et à la flore de Sologne, ce livre est un cri de révolte et un chant de liberté. Autant que le portrait d'un terroir, c'est le portrait d'un homme né de ce terroir et qui le porte dans sa chair, un homme en harmonie avec son milieu, mais en butte à la mesquinerie de ses semblables et qui décide un jour de s'en affranchir, quelles qu'en soient les conséquences.
N'eût-il écrit que ce roman, Genevoix aurait amplement mérité sa place dans l'histoire des Lettres.