Auréolé par une victoire éclatante au Concours Tchaïkovsky de Moscou, c'est un Harvey Lavan Cliburn de vingt trois ans qui fit un retour triomphal aux Etats Unis, paradant sous les ovations dans les rues de New York, alors que la presse titrait « Le Texan qui a conquis la Russie ».
Kiril Kondrachine avait fait le voyage avec lui et deux jours plus tard, le 19 mai 1958, ils donnaient le Troisième Concerto de Rachmaninov en concert public au Carnegie Hall, capté par la Radio Corporation of America et restitué ici sur ce SACD.
Alors que l'on aurait pu craindre une interprétation ostentatoire justifiée par la circonstance, l'on reste fasciné par le jeu sobre, décanté du jeune pianiste américain, récusant la mélancolie comme l'enthousiasme par une digitalité détachée, presque ataraxique, qui se coule dans un Allegro Moderato émergeant à peine du silence.
Kondrachine y fait susurrer un orchestre respectueux de cette rêverie poétique, à tel point que l'introduction de l'Intermezzo par les bois semble s'étirer comme après un sommeil peuplé de songes bienheureux.
Le finale achève le réveil, tendu "alla breve" par un chef qui fait parler son sang russe.
Limpide et réflexif, le clavier n'en renonce pas moins à méditer sur cette part d'ombre attachée au revers de toute gloire.
Le Troisième Concerto de Prokofiev fut enregistré à Chicago deux ans plus tard, en octobre 1960.
En bon élève de Rosina Lhévinne, qui fut son professeur à la Juilliard School, Van Cliburn déroule un toucher d'une lisibilité exemplaire, dont l'instinct n'est jamais forcé à la prouesse, malgré la direction appuyée et parfois emphatique de Walter Hendl qui profite des charmes plantureux du Symphonique de Chicago, flattés par une prise de son large et charnue.
C'est dans ce disque que l'on entendra le pianiste au meilleur de son style, pas encore tenté par les sirènes de la facilité.
Le galop vers la célébrité retrouvera-t-il sa route vers ce naturel ?