Pour son premier disque, la pianiste Anna Vinnitskaya nous invite à un voyage en Russie, sur ses terres natales. Si l'énoncé de ses déplacements nous indique que les paysages traversés seront magnifiques, il laisse aussi supposer que le circuit ne sera pas de tout repos. Le départ s'organise autour de la Deuxième Sonate de Rachmaninov. De par sa virtuosité soudaine, pour notre guide, les difficultés commencent d'emblée. Heureusement, le simple promeneur que nous sommes est plus affecté par le lyrisme tourmenté des déclinaisons romantiques de l'oeuvre que par la nature même de son terrain. Avec la Chaconne de Sofia Goubaïdoulina, le relief devient soudainement plus accidenté. Aidé par un sens prodigieux de la topographie, l'artiste négocie les passages les plus tortueux avec un dynamisme et un équilibre impressionnants. Son pays étant une terre de contrastes, la Sonata reminiscenza de Medtner représente le versant le plus reposant de son programme. D'une douceur bienvenue, sa ligne mélodique est, comparativement, simple et d'une grande transparence. Si, pour le grand nombre, il s'avère difficile de s'en détacher, les randonneurs de l'extrême risquent toutefois de lui reprocher son trop grand conservatisme. En revanche, sous un ciel menaçant, ils ne pourront qu'être séduits par la fin du parcours : la Septième Sonate de Prokofiev étant conforme à leurs ambitions. Réputée pour être l'une des oeuvres les plus fortes du répertoire, son écriture cursive promet le grand frisson à qui se lance sur ses pentes escarpées. Vertigineuse, si elle a de quoi désorienter le débutant, elle offre cependant un incomparable point de vue sur la musique du XXe siècle. Assurée d'un souffle puissant et d'une allure régulière, Anna Vinnitskaya progresse avec une aisance qui, eu égard à son jeune âge, en étonnera plus d'un. Triomphant des pièges tendus sans pour autant sacrifier les détails, son disque s'affirme comme une incontestable réussite, tout comme l'est la prise de son qui le caractérise.