Après deux albums n'ayant suscité qu'un intérêt somme toute poli de la presse française, Yuja Wang revient avec son premier album concertant, toujours sous label DG. Un parcours commercial classique chez les jeunes recrues de la firme hambourgeoise : deux albums solo très différents l'un de l'autre, puis une publication avec orchestre, souvent couronnée d'un prix. Dans le cas qui nous occupe : un "CHOC" de Classica, décerné au mois de mars ! Mais également quelques critiques acerbes sur les sites spécialisés. Faudrait-il alors porter un toast à cet album, ou le boire jusqu'à la lie ?
Ce disque présente effectivement pas mal de bricolages techniques, très précisément pointés par Villegem dans sa chronique (cet album a pourtant reçu un "CHOC" technique au moment de sa parution, un comble !). "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse !" pourrait-on alors dire. Hélas, force est de constater que ce disque ne rend que très partiellement justice au talents nombreux de la jeune artiste chinoise. Au premier chef, la pochette de l'album : c'est à peine si on la reconnait ! Et la réflexion vaut aussi pour la prestation musicale, malheureusement...
Claudio Abbado n'a que très parcimonieusement enregistré Rachmaninov au disque (un album avec Zylberstein, et quelques live), alors que Yuja Wang est particulièrement friande de ce répertoire dont elle sait souvent très bien parler. À la tête du Mahler Chamber Orchestra, c'est pourtant le chef italien qui mène les débats. La "Rhapsodie sur un Thème de Paganini" (en l'occurrence le 24ème Caprice pour violon) profite de l'attention toute particulière qu'Abbado porte aux modulations rythmiques, au détriment cependant de la respiration de l'oeuvre en elle-même : les variations de cet Opus 43 se feuillettent plus qu'elles ne se déploient. La partition défile, sans jamais se dérouler. C'est d'autant plus dommage que Yuja Wang relève à chaque instant le défi technique de la partition, tenant les cadences les plus infernales. L'ironie de la démarche de Rachmaninov ne lui évidemment pas échappé, et il n'est pas rare que la Rhapsodie sonne comme le Premier Concerto de Prokofiev : voilà de la musique secouée au shaker, pas à la cuiller ! Il n'est cependant pas rare que le piano de la jeune artiste disparaisse, complètement engloutie par l'orchestre, ou bien évolue sur un chemin parallèle à l'orchestre (parfois peu concerné), sans jamais véritablement échanger avec lui. Rageant, quand on sait qu'Abbado demande toujours aux musiciens de s'écouter les uns les autres !
Bref, la légèreté et la transparence qu'impriment aussi bien la soliste que le chef auraient dû nous faire goûter un breuvage frais, mais qui nous est servi ici glacé, aussi bien dans la Rhapsodie que dans le Concerto n°2. À ceci près que la virtuosité fantasque de l'Opus 43 pouvait s'accommoder d'un traitement aussi peu sentimental, ce qui n'est pas le cas de l'Opus 18, qui ne saurait supporter la fadeur. Le Moderato initial recèle évidemment quelques beaux moments, mais tout donne l'impression d'être survolé : l'introduction, qui sous les doigts de Byron Janis devient aussi anxiogène que le début de la Sonate de Liszt, est ici assénée comme un déni flagrant apporté aux doutes et aux angoisses qui sont au coeur du premier mouvement. Pourquoi laisser un surmoi péremptoire (voir le "Alla Marcia" de I) refuser en bloc les hésitations et les atermoiements que le compositeur a glissé dans son oeuvre ? De fait, c'est comme si les interprètes glissaient à la surface de la musique (parfois de façon magnifique : mademoiselle Wang a un pianissimo a donner le frisson) : à ce titre, le premier et le deuxième mouvement se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Et pas forcément d'eau de rose, on l'aura compris : les âmes sensibles en seront pour leurs frais, et n'auront qu'à fredonner "All by myself" pour se consoler d'un Adagio sostenuto aussi peu enclin à parler à coeur ouvert. Heureusement, l'Allegro scherzando est convaincant d'un bout à l'autre, nous laissant apprécier à sa juste valeur les grandes qualités pianistiques de Yuja Wang.
Tant de saveur en fin d'album : on ne peut que regretter que l'alchimie n'ait pas mieux fonctionné entre les deux interprètes, ou du moins n'ait pas eu les moyens de mieux s'exprimer. Je fais peut-être un peu trop la fine bouche : pardonnez-moi...