C'était le plein milieu de l'été créatif de Woody Allen - il venait d'aligner
La Rose pourpre du Caire et
Hannah et ses soeurs, et allaient suivre peu après
Une autre femme (voir mon commentaire) et
Crimes et délits, quatre de ses tout meilleurs films. Avec Radio Days (1987), il choisissait de regarder encore un peu plus en arrière qu'il ne l'avait jamais fait. Des cinq films, c'est le moins romanesque et celui qui est, de ce fait même, le moins connu. C'est pourtant une très belle réussite, de sa meilleure veine anachronique et nostalgique.
Film à la structure apparemment lâche, qu'on pourrait dire à sketches si ce n'est qu'il ne ressemble que très peu aux films qu'il pouvait faire dans la première moitié des années 70, Radio Days est une succession d'historiettes scellée par une logique qui est celle des souvenirs. En l'occurrence, ces souvenirs sont tous liés soit à une chanson - "a tune", un air de comédie musicale - soit à la radio elle-même, le plus souvent les deux.
Woody Allen, dans ses
Entretiens avec Stig Björkman, explique la genèse du script, qui est avant tout parti des airs et des souvenirs qui y sont attachés et qui a peu à peu évolué dans le sens du rapport à la radio que sa famille et lui entretenaient. Très conscient en travaillant sur la matière qu'un tel récit sans intrigue conventionnelle risquait de lasser les spectateurs, il a conçu un script épisodique mais fluide, qui peut parfois donner l'impression de saynètes sans grand lien, mais finit toujours par être harmonisé par le regard rétrospectif et la voix off (dont Allen lui-même s'est évidemment chargé) et plus encore par la bande-son. Celle-ci se présente comme une espèce de gigantesque pot-pourri des années 30 et 40. Comme c'était la période des grands orchestres, Allen prend un plaisir infini à les recréer et les filmer, de quelque type qu'ils soient (radiophonique, de club huppé, latino, etc.). Comme un bonheur n'arrive jamais seul, il fait également plaisir à tout le monde en faisant chanter ses actrices - Mia Farrow, en chanteuse à soldats, et surtout Diane Keaton, qui interprète "You'd be so nice to come home to" vers la fin.
Allen fait donc vibrer sa fibre nostalgique - mais avec une certaine retenue, et avec panache - et va taper directement dans ses souvenirs, en représentant sa famille. On en oublierait presque qu'on est au cinéma, et qu'Allen, contrairement à ce qu'on dit parfois, n'a jamais rien fait de directement et sottement autobiographique, sans transposition. Radio Days n'y échappe pas. Si Allen reconnaît bien volontiers que bien des choses émanent de ses souvenirs personnels, il faut faire la part de l'invention. D'ailleurs, la voix off alerte le spectateur dès la deuxième scène, en indiquant que la rue dans laquelle il vivait n'était pas toujours aussi pluvieuse et qu'il a tendance à "rendre le passé plus romantique" parce qu'il lui plaît de s'en souvenir comme cela. C'est cela Radio Days : un passé embelli, rehaussé, mais pas rendu trop beau ou embaumé. On oublie souvent qu'avec Allen - en tout cas dans une bonne partie de ses films - on n'est pas que dans la comédie de situations et le recueil de bonnes répliques, et qu'il sait faire du cinéma. Il a travaillé avec les meilleurs chefs opérateurs au monde - ici, Carlo de Palma, a un "production designer" exceptionnel, Santo Loquasto, etc. Ce qui explique que le film est plastiquement réussi, dans ses décors comme dans ses éclairages, sans pour autant que cette beauté soit recherchée pour elle-même.
Au-delà de la tendresse avec laquelle Allen montre sa famille - telle que transposée ici, en tout cas - et de la façon dont il montre toute une époque, celle de la radio comme rapport au monde, ce qui touche ici profondément, c'est le chant d'amour à une culture dont il ne reste des traces que dans la mémoire. On sait bien sûr que tous les écrans du monde n'ont certes pas réussi à tuer la radio, mais cette culture-là, dont il sait dépeindre aussi les ridicules et envers laquelle il sait faire preuve de beaucoup d'humour, était déjà plus qu'en train de s'effacer lorsqu'il réalisa ce film. Radio Days est donc un chant d'amour, mais aussi un tombeau, une façon de faire ré-émerger des souvenirs plus ou moins vivaces avec toute la grâce de celui qui sait qu'il n'est qu'un dépositaire de ce genre de souvenirs mais qu'il doit d'une manière ou d'une autre les consigner afin qu'ils ne disparaissent pas complètement. Le personnel et le local - une famille juive de Rockaway, lieu excentré à New York - deviennent par ce geste-là universel. Et c'est un peu de l'esprit d'une époque qui passe ici (même si la chronologie est de temps à autre bousculée pour des raisons dramaturgiques, certains des épisodes évoqués ne se passant pas pendant le tout début des années 40).
Faut-il comme moi être sensible à Cole Porter ou Duke Ellington, être au bord des larmes en entendant "September Song", le thème de Kurt Weill, ou avoir envie de danser sur "Carioca" ou "Tico Tico" pour aimer ce film? Faut-il ressentir le ravissement de l'enfant en découvrant le Radio City Music Hall, qui faisait alors partie de ces somptueux palais consacrés au cinéma? Cela vaut sans doute mieux, même si j'imagine que tous peuvent goûter ce film un peu trop méconnu et pourtant plus que délectable. Alors que son film suivant allait s'intituler
September, il livrait là un film du début de l'automne. Encore assez proche du printemps et de l'été pour s'en souvenir avec délectation, précision et émotion, mais déjà bien conscient de la suite du cycle et de la perte qui l'accompagne. Un film de la fin septembre, assurément, plaisant à voir comme les feuilles des arbres et qui ne peut que faire regretter les moments perdus et une oisiveté déjà bien lointaine.
Comme toujours dans ces éditions MGM des films d'Allen, une copie honnête (sans plus) et aucun supplément. Va-t-il falloir attendre qu'il soit mort et enterré depuis longtemps pour avoir droit à des éditions un peu plus dignes de ce nom? Allen ne souhaite pas ajouter quoi que ce soit aux films, ce qui se comprend, mais tout au moins pourrait-on faire un effort pour ce qui est du respect de l'image dans toutes ses composantes...
Il existe plusieurs disques offrant un florilège des vieilleries utilisées par Allen dans ses films. Voici la référence d'un coffret, assez complet:
Music From The Films Of Woody Allen (2 CDs). Radio Days y figure naturellement en bonne place.
Rappelons qu'il existe, outre le livre d'entretiens avec Bjorkman indiqué plus haut, un recueil de textes et d'entretiens tirés de la revue Positif:
Woody Allen. Deux livres indispensables pour les amateurs.