On ne démentira pas ici les autres commentateurs. Sur la qualité de cet album, mais aussi sur le fait que c'est sans doute le plus immédiatement accessible et aimable de Tom Waits. Ce qui pour moi n'en fait absolument pas une limite, je le précise.
S'il est vrai que, dans la même esthétique qui voyait Waits s'éloigner quelque peu de son côté "oiseau de nuit-barde jazzy" qu'il avait parfait dans la 2ème moitié des années 70,
Swordfishtrombones était déjà un accomplissement, Rain Dogs ne démérite en rien. S'il aligne effectivement un certain nombre de titres enthousiasmants, c'est bien un disque de la croisée des chemins, résumant toutes les manières de Waits - les histoires de paumés et de déclassés, comme dans
Small Change ou
Foreign Affairs, les blues bringuebalants, les ballades sensibles - sans parler de toutes les façons qu'il avait de placer sa voix et jouer avec son timbre si caractéristique. Il annonce également ce qui allait suivre, ce qui allait être radicalisé à la fin des années 80 et au début des années 90: voir mon commentaire sur
The Black Rider.
Le côté plus ciselé des chansons de cet album me semble admirable. Oui, les musiciens y sont excellents, à commencer par le pilier Marc Ribot. Au-delà de l'instrumentation, des intros parfaitement réussies - celles de "Jockey Full of Bourbon" et de "Rain Dogs" sont devenues à juste titre des références - il faut insister sur la qualité d'écriture de Tom Waits, qui n'avait à l'époque pas son pareil pour faire entrer des images surréalisantes dans ses petits récits. Si nombre de ses chansons antérieures ou ultérieures sont largement aussi bien écrites, c'est le nombre qui frappe ici. Bref, si ce disque, c'est un peu le paradis, il reste dieu merci plus étrange que le paradis.
On en profitera pour rappeler que Jim Jarmusch eut le bon goût d'encadrer son film
Down by Law par deux des meilleures chansons de Rain Dogs, "Jockey Full of Bourbon" et "Tango Till They're Sore". On lui en sait d'autant plus gré qu'il a fait jouer Waits dans son film: un de ses meilleurs rôles au cinéma, dans ce qui reste également un des meilleurs films de Jarmusch. Si par hasard vous ne le connaissiez pas, un doublé s'impose: ils partagent un goût pour l'humour et le décalage, de pair avec un amour des personnages, qui n'a donné que peu d'oeuvres majeures, surtout dans les années 80.