Spoliées de leur héritage par leur demi-frère, les soeurs Elinor (« sense ») et Marianne (« sensibility ») Dashwood sont contraintes de quitter leur foyer natal et de s'exiler du Sussex vers le Devon. Là-bas, elles s'intègrent peu à peu à la vie locale, autour d'un lointain parent, Sir John Middleton, qui est la générosité faite homme, et de la belle-mère de celui-ci, Mme Jennings, entremetteuse bénévole et intarissable colporteuse des cancans de la bonne société du comté. Elinor ne tarde pas à trouver agréable la compagnie d'Edward Ferrars, qui se trouve pourtant être le frère de sa détestée belle-soeur - mais celui-ci est déjà secrètement engagé auprès de l'intéressée Lucy Steele tandis que sa mère le destine, sous peine de le déshériter, à une tierce personne, plus en fonds. Marianne, quant à elle, tombe amoureuse du séduisant mais inconstant Willoughby - et ignore l'amour muet du grave et digne colonel Brandon. Au terme du roman, qui sera marié à qui? That is the question.
Ce premier roman de Jane Austen (1811) est évidemment remarquable à plus d'un titre. On ne peut, à la première lecture, qu'être fasciné par le cadre familier qui nous est proposé et qui a été si souvent reproduit par des cohortes d'imitateurs : une Angleterre rurale et méridionale, faite de rentiers dont la vie sociale est rythmée par les visites aux cottages des voisins, dans laquelle le thé et le culte tiennent lieu de cérémonies, où l'essentiel est d'acquérir et de conserver en toute circonstance une bonne réputation. Mais on aurait tort de confondre dans le même désintérêt ce cadre (si désuet) et son observatrice (en fait, la première romancière moderne).
L'art de Jane Austen est rien moins que révolutionnaire : elle s'inspire des romans sentimentaux pour fonder l'analyse psychologique moderne ; elle pimente l'étude des sentiments de nouveaux éléments sociaux qui annoncent le roman victorien (l'argent est ainsi pleinement intégré aux stratégies matrimoniales) ; elle conserve l'héritage des élégantes lettres classiques (il y a, ici et là, des phrases d'une beauté proprement racinienne) avec une fraîcheur qui n'appartient qu'à elle. Evidemment, on peut reprocher à Austen le schématisme de ses personnages ou la myopie de ses préoccupations, mais ce serait la juger à l'aune d'un Tolstoï ou d'un Flaubert - qu'elle précède d'un demi-siècle. Au fond, les romans d'Austen sont comme les films d'Ozu : le cadre, l'histoire et les personnages sont toujours les mêmes mais le charme, toujours renouvelé, opère sans effort. Difficile d'expliquer cet art diaphane ; plus aisé de le reconnaître et de le savourer.