Malgré un prologue qui n'a rien à voir avec l'action, dans cette version originale de 1737, la deuxième des cinq tragédies lyriques de Rameau est sans doute la mieux construite dramatiquement, la plus raffinée psychologiquement, et la plus achevée musicalement : autour de la dissymétrie entre le héros mortel et son jumeau immortel, et de la surenchère entre l'amour et l'amitié, le librettiste Bernard a su écrire des récitatifs variés et émouvants, et la musique de Rameau est à son meilleur, c'est-à-dire géniale.
Comme pour "Les Indes galantes" l'année précédente, Christie a pu réunir un plateau idéal : la soprano Agnès Mellon est une Télaïre lumineuse et fragile ("Tristes apprêts", acte I scène 3), le ténor Howard Crook un Castor mélodieux ("Séjour de l'éternelle paix", IV.1), le baryton Jérôme Corréas un Pollux héroïque ("Nature, Amour", II.1), et Véronique Gens une Phébé pathétique, dont on regrette que le rôle ne soit pas plus développé. Mais les soprani Sandrine Piau et Sophie Daneman, la basse René Schirrer, et le ténor Mark Padmore sont également excellents dans leurs rôles secondaires. Seules les voix de la mezzo Claire Brua et du ténor Adrian Brand laissent à désirer.
Christie obtient de tous une diction parfaite, et de son choeur une transparence exemplaire. Contrairement à ce qu'en disent certains, sa direction ne sacrifie nullement la tension dramatique au profit de la couleur musicale, et la prise de son est excellente, à la fois précise et aérée.
Il ne manque donc à cette production de 1992 que le spectacle des ballets, qu'un DVD nous offrira un jour, espérons-le. En attendant, elle a toutes les qualités pour demeurer la référence incontestable de ce chef-d'oeuvre.