L'histoire de Rammstein commence avant la chute du mur de Berlin, dans une RDA en mutation, à la fois méfiante et envieuse de l'Ouest. La genèse de Rammstein, c'est l'histoire d'une certaine jeunesse Est-Allemande qui s'échangeait quelques imports de Kiss, de Pink Floyd ou d'AC/DC sous le manteau en répétant dans les caves au sein de formations de rock underground, alors seuls vecteurs de révolte pour une jeunesse qui voyait lentement se profiler l'inéluctabilité de la fin d'un monde.
S'ils reçurent tous une éducation toute soviétique (le chanteur Till Linderman fut ainsi un jeune espoir Est-Allemand en natation), les futurs membres de Rammstein n'en passèrent pas moins leurs jeunes années à se roder à l'exercice du Rock au sein de quelques formations Punks comme Feeling B, Die Firma ou Firts Arsch dont les routes se croisèrent souvent dans les quelques festivals Rock vaguement tolérés par le pouvoir d'Erich Honecker.
Aller Anfang ist Schwer
Mais ce n'est qu'au début des années 1990 que le groupe, dont la plupart des futurs membres sont désormais établis à Berlin, entame son existence réelle. Composée du chanteur Till Linderman, des guitaristes Paul Landers et Richard Zven Kruspe, du bassiste Oliver Riedel et du batteur Christian Lorenz, la formation doit son nom à la ville de Ramstein, en Rhénanie, célèbre pour le crash d'une dizaine d'avions de la Frecce Tricolori italienne (l'équivalent transalpin de la Patrouille de France) lors d'une prestation publique en 1988, ayant causé soixante-sept morts. La tragédie inspire un morceau - « Rammstein », avec deux « m » - au groupe qui répond alors au patronyme de The Inchtabokatable. Quant au « m » surnuméraire, il n'est en aucun cas du à un quelconque symbole plus ou moins occulte, mais à une bête faute d'orthographe survenue lorsque les musiciens retranscrirent le nom de la ville sur leur première maquette.
Une première démo, justement, qui, en 1994, leur permet de gagner un concours musical organisé par la ville de Berlin et une semaine d'enregistrement dans un studio bien équipé. Dès lors, le patronyme de Rammstein est définitivement adopté par le groupe qui sort son premier album, Herzeleid, dans la foulée... et créé aussitôt la polémique ! En effet, sur la pochette, les six membres de Rammstein posent torses nus, dans une pose rappelant ostensiblement une certaine imagerie nazie et une certaine presse voit, dans l'accent rocailleux de Linderman quelques sonorités et autres roulements de « r » rappelant furieusement l'élocution hachée associée traditionnellement à Adolf Hitler (il s'agit, en réalité, de l'accent typique de Leipzig où Linderman vit le jour).
Quelques morceaux à l'esprit très martiaux comme « Asche zu Asche » ou « Heirate Mich » (dont le refrain scandé s'accompagne de quelques imprécations qu'un esprit mal tourné peut interpréter comme autant de « Heil » en puissance) font naître la suspicion. Sommés de s'expliquer, les membres de Rammstein concèdent leur maladresse mais rappellent que le simili-culte du corps viril et martial mis en avant sur leur disque n'était pas l'exclusivité de l'Allemagne nazie et fut largement partagé par l'idéologie officielle de la RDA dans laquelle ils grandirent.
Am Erste, Europa...
La polémique créée autour d' Herzeleid permet cependant à Rammstein d'obtenir une notoriété assez conséquente d'autant qu'ils sont alors l'un des seuls groupes de métal progressif/industriel de la scène allemande à chanter dans leur langue maternelle. Ils n'adoptent la langue de Shakespeare qu'en 1997 pour les morceaux « Engel » et « Du Hast » destinés à conquérir l'Amérique. Étrangement, si les deux titres anglophones passent inaperçus aux Etats-Unis, leurs versions germanophones s'arrachent comme des petits pains au pays de l'Oncle Sam, preuve que le public US préfère l'original à la copie. L'album Sehnsucht, la même année, joue volontairement la carte de la provocation destinée à faire bondir les pisse-froid. Flanqué de quelques illustrations très « Trash-SM », l'album s'offre une reprise de Depeche Mode, « Stripped », dont le clip reprend plusieurs séquences des Dieux du Stade de Leni Riefenstahl, la cinéaste officielle de l'Allemagne nazie.
Mais, contrairement à l'expérience Herzeleid, la provoc est ici totalement voulue, décomplexée et assumée. Le public ne s'y trompe d'ailleurs pas, adhérant en masse aux morceaux de ce groupe atypique dans le paysage musical européen. Un atypisme soigneusement étudié et associé à une mise en scène plus qu'excentrique lors des concerts que donne Rammstein. Jouant sur un certain esthétisme cuir/métal, le groupe se permet de nombreuses fantaisies pyrotechniques comme, par exemple, tirer au dessus du public avec un lance-flammes de la seconde guerre mondiale.
Linderman, qui se trouve un peu statique sur scène, en profite par ailleurs pour passer un diplôme de pyrotechnicien afin d'assurer les parties les plus spectaculaires des shows de Rammstein, mais quelques accidents bénins persuadent cependant le manager du groupe de faire appel à des artificiers professionnels pour éviter les conséquences un peu trop explosives de certaines des prestations de Linderman. Pour Rammstein, l'expression « mettre le feu » prend désormais tout son sens. Une telle imagerie ne manque bien sûr pas de conforter les esprits chagrins dans la dénonciation de ce groupe, suspect d'entretenir quelques sympathies pour l'extrême-droite allemande en dépit de textes n'ayant qu'un très lointain rapport avec la politique (Linderman compose surtout autour des thématiques de l'amour déçu, des sentiments ambigus ou de la dépression).
Pour régler la question, il faudra plusieurs interviews, au fil desquelles on sent poindre la lassitude des membres de Rammstein à devoir brandir leurs certificats de non-nazisme en guise de patte (pas trop) blanche et pas levée trop haut non plus. Lassés de cette chasse aux sorcières, Rammstein décide d'éluder toutes les questions concernant une éventuelle filiation avec l'extrême-droite et de laisser leur public se faire sa propre idée à ce sujet.
... Dann Amerika
En 2001 sort Mutter, leur troisième album studio. Album dont la pochette s'orne d'une photo de fœtus récemment avorté, Mutter fait encore grincer quelques dents, mais, globalement, ne crée pas le scandale. La critique, comme le public, se sont habitués aux provocations de Rammstein et celles-ci font presque partie du décor désormais. En revanche, les excès de Rammstein ne passent pas inaperçus à l'international et les teutons s'embarquent pour l'Amérique à la demande de KoRn dont ils assurent la première partie.
La légende veut que la formation de Nu Métal se soit offusquée de devoir jouer devant des salles partiellement vides, le public s'étant déplacé essentiellement pour Rammstein... Une seconde tournée sur le sol Américain les fait jouer en compagnie de Limp Bizkit ou même Ice Cube avant que Rammstein ne reparte précipitamment en Allemagne du fait de la dépression de Paul Landers et des frictions entre le duo Linderman/Kruspe (auteurs de la plupart des morceaux du groupe) et les autres membres de Rammstein qui se plaignent d'être relégués au second rang.
Globalement, Rammstein considère sa tournée américaine comme un échec et le groupe montre une certaine amertume relatif à cette déception sur le morceau « Amerika » évoquant une Amérique du Nord arrogante et conquérante. Pourtant, en dépit de cette déception, jamais l'audience de Rammstein n'aura été si grande et la reconnaissance si importante. Si l'on peut entendre certains de leurs morceaux sur la bande sonore de xXx, de Rob Cohen - où les membres du groupe apparaissent sur scène dans leurs propres rôles - c'est surtout la présence de l'un de leurs titres sur la BO de la trilogie Matrix, énorme succès mondial, qui leur apporte une notoriété à l'échelle planétaire.
Der Metzgermeister
La prédominance de Kruspe sur le groupe commence cependant à agacer car ce dernier, outre ses projets solos, ne daigne même plus enregistrer avec ses collègues, préférant mettre en boîte ses riffs depuis son studio personnel avant de transmettre son travail aux autres membres de Rammstein placés, de fait, devant le fait accompli et ne pouvant qu'aligner leur jeu sur celui du guitariste. La tension monte, mais la diplomatie de leur manager, Emmanuel Fialik permet d'éviter le clash pendant quelques années encore.
Reise, Reise sort en 2004 et s'avère, de l'avis de la critique, l'album le plus abouti et le plus éclectique de Rammstein, ces derniers n'hésitant pas à puiser quelques inspirations dans le folklore de l'Europe de l'Est et de Russie afin de développer leur métal industriel. Un fait divers particulièrement saignant accompagne la sortie de l'album : ayant consacré le titre « Mein Teil » (« mon morceau » en allemand littéral, mais aussi « mon pénis » en argot) à Arwin Meiwes, (le maître-boucher de Rothenburg) - condamné à perpétuité pour avoir tué, dépecé et dévoré une victime consentante - Rammstein se fait attaquer en justice par ce dernier pour « violation de son droit à l'image ». En dépit de l'incarcération de Meiwes, la plainte est jugée recevable par le tribunal de Francfort, du fait d'un flou juridique. L'affaire suscite par ailleurs un vif débat en Allemagne et provoque de nombreux de nombreuses réactions sur l'extrême judiciarisation d'un système dans lequel même un criminel enfermé peut intenter un procès pour outrage envers son droit à l'image.
Das Ende ?
Si Reise Reise est un succès, l'album suivant, Rosenrot, est accueilli plus froidement. Composé et enregistré en à peine une année (afin d'anticiper tout départ précipité de Kruspe), l'album est moins abouti, moins travaillé que ses prédécesseurs et seuls quelques titres comme « Mann Gegen Mann » ou « Benzin » sortent vraiment du lot. Kruspe, pour sa part, entame une collaboration soutenue avec les Finlandais de Clawfinger et le français Axel Bauer (l'interprète de « Cargo de nuit ») pour un nouveau projet artistique, Emigrate. Un projet parallèle qui ne signifie nullement son départ de Rammstein, car il revient pour une nouvelle séance d'enregistrement au sein du groupe. Ses collègues offrent même à Emigrate de la visibilité du site Internet de Rammstein pour qu'un maximum d'internautes puissent entendre les premières compos du nouveau groupe.
Tournant avec un autre groupe scandinave, Apocaliptica, Les cinq musiciens restant mêlent désormais des instruments classiques tels que les violoncelles à leurs guitares électriques, obtenant quelques résultats oscillant entre le gothique et l'atmosphérique afin de compenser le départ de leur guitariste leader. N'hésitant pas à piocher dans le répertoire de David Bowie ou de U2, il devient évident que Rammstein cherche à évoluer dans un genre nouveau que le groupe n'a pas encore réussi à définir alors qu'il annonce la préparation d'un nouvel album.
Présents sur les bandes originales de Hellboy II et How High, Rammstein est l'objet d'un véritable en culte en Allemagne. Si quelques membres du groupe font des apparitions en guise de guest-stars dans des productions cinématographiques d'Outre-Rhin, Lindermann, pour sa part, se voit transfiguré et transposé dans une série de romans fantastiques sous la forme - à peine stylisée - d'un vampire serial killer. Ce n'est pas forcément le genre de reconnaissance que l'auteur de « Heirate Mich » (littéralement « épouse-moi ») attendait, mais c'est la première fois depuis Scorpions qu'une formation musicale teutonne suscitait un tel engouement proche du délire de fans dans son propre pays. Wie ein Hard Rock Grüpp in Deutschland Leben...
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