RF sur son lit de mort
5 avril 2006. En rangeant des papiers et des photographies de famille, je tombe sur une tête d'homme enveloppée d'ombre et couchée sur un drap blanc : il a l'air de dormir. Yeux clos, lèvres serrées, cheveux noirs plaqués en arrière, pâleur, élégance, la beauté masculine dans ce qu'elle peut avoir de plus fin. Tout est admirablement dessiné : la courbe des sourcils, la ligne des cheveux qui descend en pointe sur le front, l'arête et les ailes du nez, le pli sous la bouche. Une figure dont la distinction, la pureté, loin de le consoler, augmentent le chagrin de celui qui la contemple en sachant ce qu'il en a été de cette vie. Quelques signes de négligence : la barbe non faite, qui envahit les joues, les mâchoires, le menton, le tour des lèvres ; le col de la chemise ouvert sur le cou lisse, sans pomme d'Adam visible, ombré à peine d'une touffe de quelques poils ; la chemise elle-même, usagée, dont une pointe du col pend sur une épaule, l'autre rebiquant sous le cou.
Cette tête est celle d'un mort. Cette photographie a été prise sur le lit de mort de cet homme. Cet homme est mon père, que je retrouve soixante-deux ans après l'avoir vu pour la dernière fois - mais comme si je le voyais pour la première fois, car ce n'est pas cette image que j'avais gardée. De temps en temps, dans les journaux, lorsqu'on rééditait un de ses livres, je voyais un visage lourd, massif, d'une virilité agressive. Ce visage avait effacé les autres dans ma mémoire, et je ne retenais que celui-là. Brutalité d'homme d'action -comme il s'était voulu, comme il avait rêvé d'être, comme il avait cru qu'il était. Force épaisse et butée, sans aucun rapport avec cette finesse de traits que j'ai maintenant sous les yeux, avec cette pureté d'expression, cet air de n'y être pour personne...
Personne, sauf peut-être pour son fils, qu'il a connu à peine, dont il ne s'est guère soucié, mais qui se trouve être aujourd'hui le dépositaire de cette vie et se heurte à un mystère insoutenable. Si beau dans la mort, si blâmable dans l'action : est-ce possible ? Où fut la vérité de cet homme qui est mon père ? Admiré d'abord, à juste titre, puis méprisé et honni, de manière non moins légitime... Scrute bien ce visage, semble me dire le mort, regarde s'il n'y a rien à sauver de cette vie que je suis le premier (à preuve mon masque mortuaire, d'où a reflué la laideur de mes engagements politiques), le premier à trouver déplorable...
Ni roman, ni biographie, ni mémoires. Quoi alors ? Une enquête. Mais, quand c'est un écrivain qui fouille au coeur de ses propres ténèbres, cela donne une enquête augmentée d'un supplément d'âme, d'un tremblé et d'une vibration qui donnent vie au mystère. Car c'est bien le mystère Fernandez que Fernandez a voulu résoudre. Moi Dominique, toi Ramon. Une soixantaine d'années qu'il tourne autour. Comment s'accepter en fils d'un père pareil ?...
Huit cents pages plus tard, Dominique Fernandez n'est plus seulement le fils du collabo, mais celui d'un homme pétri de contradictions, qui mit un point d'honneur à n'être pas antisémite et même à honorer Proust et Bergson sous la botte allemande, et qui fut le plus éblouissant critique littéraire de sa génération. Le sentiment du gâchis n'en est que plus grand. Ce que c'est de se sentir dépositaire de la vie d'un autre quand cet autre vous a donné la vie. (Pierre Assouline - Le Magazine Littéraire, janvier 2009 )
Ni tombeau, ni requiem, cette troublante tentative de réhabilitation et d'absolution du père plonge le lecteur à la fois dans l'intimité d'un homme blessé et dans l'effervescence des querelles littéraires du Saint-Germain-des-Prés d'alors. L'occasion aussi pour l'auteur de revenir sur son enfance. Le tout est remarquablement renseigné (documents d'époque, écrits intimes des proches, inédits...). (Thierry Clermont - Le Figaro du 31 décembre 2008 )
Comment un brillant critique finit collabo : le récit ému du fils...
Approcher la vérité d'un homme, comprendre qui il fut réellement, connaître les vraies raisons de ses engagements sont des défis auxquels se heurtent tous les biographes. La recherche a toujours ses limites et le chercheur doit savoir s'arrêter à temps, sauf à imaginer, extrapoler et fonctionner à l'intuition. Seulement voilà, le biographe en question est Dominique Fernandez, le fils de Ramon. Là s'arrête la méthodologie ; ici commence une quête intime, déchirée, émouvante, sincère. (Gilles Heuré - Télérama du 7 janvier 2009 )
«Ramon» est l'hommage enfin rendu en public à ce géant baroque qui se gavait de Shakespeare et de Pernod, de poèmes symbolistes et de Bugatti, de pages proustiennes et de discours nazis...
Racontée par Dominique, cette comédie dell'arte se hisse aux altitudes d'une tragédie shakespearienne. Mais l'histoire le justifie puisque, par exemple, le 22 octobre 1941, à l'heure où l'on fusillait Guy Môquet, Ramon pénétrait à Berlin dans le bureau de Goebbels. Pourquoi donc ? Parce qu'il espérait trouver une solution politique à ses problèmes personnels ? Peut-être. En tout cas, si ce n'est pas vrai, c'est bien trouvé, et Dominique est un avocat habile et sans complaisance du père. Du reste, tout le monde l'admet, Ramon Fernandez ne fut jamais ignoble, ne dénonça personne et ne s'abandonna pas à l'antisémitisme ambiant. A la fin, quand le vent tourna, il ne parlait plus que de littérature. Et ne dérangeait plus personne. (Gilles Martin-Chauffier - Paris-Match du 8 janvier 2009 )
«Ramon», qu'il publie enfin, est le livre de sa vie. Celui sur lequel son oeuvre est fondée et auquel tout, chez lui, devait finir par aboutir. Comme s'il n'avait jusqu'alors écrit sur les parias et les proscrits, de Winckelmann à Pasolini, que pour mieux retarder le portrait en pied du premier d'entre eux : son père...
En payant sa dette à un père qui s'est trompé mais qu'il n'a jamais cessé d'admirer, Dominique Fernandez tente, en abolissant le silence, d'effacer la honte. Son livre ressemble au petit cimetière du village de sa mère, situé dans le Livradois, qu'il évoquait dans «l'Ecole du Sud» : il est si haut perché que les morts semblent y dominer les vivants pour l'éternité. Même les morts déshonorés. (Jérôme Garcin - Le Nouvel Observateur du 8 janvier 2009 )
«Ni hagiographie ni règlement de comptes», son livre repose d'abord sur une formidable enquête, conforme en tout point aux règles de la recherche historique. N'ayant rien négligé, même ce qui parfois le blessait, Dominique Fernandez retrace la carrière d'un enfant prodige, de sa naissance au sein d'une famille mexicaine peuplée d'aventuriers hauts en couleur, à sa mort dans le Paris glauque de la fin de l'Occupation...
À lire Dominique Fernandez, l'impression d'un véritable écartèlement s'impose avec force. Ramon Fernandez ne fut pas, loin s'en faut, le seul homme de gauche tombé dans la collaboration intellectuelle. Mais il fut l'un des rares à être resté authentiquement et étrangement fidèle à ses premiers engagements, comme l'atteste son flamboyant plaidoyer en faveur de Proust, écrit à une époque où l'éloge d'un auteur juif et homosexuel impliquait quelques risques. Les derniers mois de son existence donnent la clé de son comportement en forme de défi au sens commun. Alors même qu'il jetait sa dernière bouteille à la mer, sachant bien que son essai sur le romancier d'À la recherche du temps perdu était son seul moyen de se racheter aux yeux de la postérité, Ramon Fernandez se suicidait lentement mais sûrement, forçant sur l'alcool, négligeant toute hygiène de vie, comme s'il pressentait que viendrait vite le moment où on lui demanderait des comptes et où il ne pourrait s'expliquer...
Le livre de Dominique Fernandez est admirable de lucidité, de sensibilité, d'intelligence des hommes et des situations. Au-delà d'une tragédie individuelle, il révèle celle d'une génération. (Eric Roussel - Le Figaro du 8 janvier 2008 )
Romancier connu («Porporino ou les mystères de Naples», «Dans la main de l'ange»), orné des lauriers de l'Académie française, Dominique Fernandez, 79 ans, a toute sa vie été un fils tourmenté par la faute de son père, «collabo» sous l'Occupation. Il semble bien que cette situation peu enviable s'infecte avec le temps. En tout cas, elle explique un épais volume d'un homme qui, comme son père et à son image, est lui aussi critique littéraire et romancier, mais qui n'a jamais cessé de chercher à comprendre l'«égarement» de Ramon. Ce dernier nous est donc présenté dans un prodigieux panorama fouillé. Le fils se demande pourquoi un père critique vedette de La NRF, qui fut longtemps socialiste SFIO, proche d'André Gide, de Martin du Gard, de Mauriac, adhère en 1937 au Parti populaire français (PPF) de Doriot... Pourquoi bascule-t-il dans l'infamie ?...
Cette biographie n'apporte ni jugement définitif ni verdict. Chaque lecteur jugera sur pièces. L'auteur, lui, conclut : «Me voilà donc, comme tous les biographes, réduit à ne saisir que l'extérieur d'un être.» Non, c'est trop modeste. Le sentiment intérieur d'un homme et son souvenir circulent dans le livre. Les curieuses résignations de juin 1940, les cynismes, les conforts, les détresses et quelques monstruosités, parmi le groupe de La NRF à cette époque, laissent pantois. (Jacques-Pierre Amette - Le Point du 8 janvier 2009 )
Fils du hardi Ramon Fernandez, écrivain qui s'est dissous dans la collaboration nazie, Dominique Fernandez se livre à une magnifique approche des profondeurs paternelles..
D'une écriture souveraine, il transmet et transmue ce que fut Ramon Fernandez (1894-1944), écrivain lancé et critique littéraire d'une subtilité percutante, ami des plus grands créateurs de la première moitié du XXe siècle. Doué à en mourir...
Et Dominique Fernandez se fait procureur, avocat, fils encore cadenassé et père devenu comme une Pietà du sien, pour offrir, avec une émouvante netteté subjective, le kaléidoscope d'un homme qu'il aime avant tout et malgré tout. (Antoine Perraud - La Croix du 14 janvier 2009 )
A 79 ans, dans un pavé qui se lit comme un terrible roman familial, l'académicien revient sur cette filiation qui a obscurci sa vie. Et cherche à comprendre qui fut ce «traître» dont il porte le nom, à expliquer ce qui a pu mener ce dandy pourri de dons et casqué de Gomina des salons de la NRF à l'abjection nazie...
Reste un beau et douloureux portrait, vibrant d'amour filial. Depuis longtemps déjà, Dominique Fernandez avait à sa façon absous son père en donnant à son propre fils, aujourd'hui haut fonctionnaire de la République, le prénom du maudit. (François Dufay - L'Express du 15 janvier 2008 )
Comment expliquer l'inexplicable ? C'est autour de ce mystère que s'est construite la vie de Dominique Fernandez, fils de Ramon, devenu écrivain, puis académicien. Et autour de lui, encore, que cet auteur né en 1929 a mené une oeuvre passionnante, véritable enquête sur les pas d'un homme perdu. Ce père qu'il aimait, ce père si follement séduisant, l'écrivain en a dressé le plus émouvant des portraits - le plus anxieux aussi. Car en contre-jour de Ramon, livre étonnant, se dessinent les peurs et les incompréhensions de plusieurs générations, héritières d'une époque aberrante. Derrière la figure de ce bel esprit fourvoyé, ce sont toutes les contradictions d'un passé difficile à déchiffrer qui surgissent, sans jamais trouver d'explication définitive...
L'énigme résiste finalement aux tentatives d'élucidation, comme une pierre sombre qui absorberait toute source de lumière - sauf celle, particulière et toujours neuve, que projette la littérature. (Raphaëlle Rérolle - Le Monde du 16 janvier 2009 )
Ramon Fernandez, c'est d'abord cela, un angle mort du milieu et l'échec d'une époque, le mystère d'un vin que tout un monde avait pris pour un grand cru et qui tourna brutalement vinaigre. Observée de près, cette alchimie négative de l'intelligence est toujours inquiétante : on aimerait croire que les mauvais choix sont réservés aux imbéciles, parmi lesquels on préfère ne pas se ranger...
Son fils a bientôt 80 ans, et il regarde le catafalque de son père. Souvent il l'appelle «RF», comme s'il tenait un carnet intime. Mais les morts ne se relèvent pas, ne s'expliquent pas, ils nous laissent au chagrin qu'ils nous causent. C'est donc à lui, Dominique, de faire le boulot : relire les livres de «RF», ses articles, sa correspondance, le meilleur comme le pire, avec plaisir ou jusqu'à la lie, lire les tristes agendas de la mère, les témoignages des autres, ouvrir les livres d'histoire ou de mémoire évoquant cette époque avec la crainte d'y découvrir un mauvais pas, une mauvaise action de plus. Et c'est à lui d'imaginer le reste, tout ce qui demeure sans réponse. (Philippe Lançon - Libération du 15 janvier 2009 )
Dominique Fernandez est toute douleur. Comme quelques autres, fils et filles de Jardin, Jamet, Azéma, Beugras (Marie Chaix et Anne Sylvestre), Tasca, Luchaire..., il porte la croix de ces pères indignes qui, entre 1940 et 1945, firent, comme l'on dit bien légèrement, le «mauvais choix»...
Ramon Fernandez n'a pas été assez écrivain pour qu'on retienne une oeuvre et il a trop écrit de choses insoutenables pour qu'on puisse l'absoudre. Peut-être ne lui devra-t-on, finalement, que le très beau livre, pieux, désordonné, déchirant, insupportable, de son fils Dominique, l'inconsolé. (Marc Riglet - Lire, février 2009 )