Mourez, nous ferons le reste... C'est le slogan inventé pour pompes funèbres par je ne sais quel humoriste (Francis Blanche?). Ravel ne nous en demande pas tant, mais semble néanmoins toujours un peu demander à son interprète d'effacer son ego : jouez seulement ce qui est écrit, je m'occupe du reste. Or, précision et humilité, justement, c'est là (encore une fois) la grande réussite d'Alice Ader, vraiment une très grande pianiste un peu trop méconnue, faute sans doute de véritable entregent parmi nos petits marquis de la critique parisienne.
Ainsi, on n'a pas vu que son précédent disque, Scarlatti, était pareillement un modèle du genre, alors même qu'on a porté aux nues, marketing oblige, celui de Tharaud qui est précisément le seul disque de ce dernier totalement à côté de la plaque. Cela dit, précision et humilité disais-je, le surcroît vient ensuite tout seul, et c'est bien le cas ici : intégrale profondément ravélienne, pour les fervents de la chose (alors qu'un autre pianiste français par exemple, Muraro, tout excellent qu'il soit par ailleurs y compris naturellement dans Messiaen, est passé complètement à côté). Et perfection même, notamment, que Gaspard de la nuit ou les Miroirs (me rappelant un peu, c'est dire, l'emblématique Vlado Perlemuter, dit affectueusement Pour Le Moteur par ses anciens élèves du Conservatoire, celui de sa première intégrale sur Vox, la seconde ayant été totalement massacrée par la catastrophique car toujours réverbérée à l'excès prise de son Nimbus).
A la rigueur, je chipoterais un petit peu ici le rallentendo inaccoutumé et plutôt inopportun au milieu du Rigaudon du Tombeau de Couperin (curieux que ce soit Ravel qui ait fait référence à Couperin et Debussy à Rameau, tant c'est le contraire qui eut été naturel...), ou inversement cet accelerando dans la toute dernière péroraison dans la dernière partie (Animé) de la Sonatine. La mesure ravélienne doit toujours rester imperturbable, et on connaît la colère du compositeur contre Toscanini soi-même qui - comme tous les mauvais chefs, dont il n'était pourtant pas, cela va sans dire - accélérait à la fin du Bolero, confondant sforzando (volume du son) et accelerando (vitesse d'exécution).
De même, on aurait sans doute souhaité un soupçon moins d'un certain prosaïsme dans les Valses, qui réclament un peu de magie, de rêve, on dira même de féérie. Car - pensez aux deux oeuvres en écoutant ça - on n'a pas assez remarqué qu'elles sont très proches - surtout pour les mouvements les plus lents ou modérés, mais pas seulement - de Ma mère l'Oye...
Côté pratique, je reprocherai aussi à l'éditeur de nous obliger, pour connaître le contenu et le plageage de chaque CD, à aller fouiller, seule solution, dans le livret, un livret par surcroît accolé à l'intérieur du boîtier et non détachable, ce qui est encore plus galère avec ces deux volets de carton tombant de chaque côté.
P.S. Ce qui en dit long sur la négligence foutraque de certains éditeurs, concernant le CD 2, le livret est complètement erroné pour la partie Valses. Non seulement les indications ravéliennes de chaque morceau sont approximatives et incomplètes, mais surtout on nous indique faussement que l'interprète passe directement de la partie 4 à la partie 6, sans jouer même la partie 5, ce qui aurait quand même été fort étonnant!
On pourra donc ainsi rectifier le plageage et les titres correspondants (et c'est notamment, tel que je l'indique ici, le titre de la plage 17 qui manquait) : 13 Modéré-très franc, 14 Assez lent 15 Modéré, 16 Assez animé, 17 Presque lent (dans un sentiment intime), 18 Vif, 19 Moins vif, 20 Epilogue-Lent. Ouf!
(Un dernier truc : selon les oeuvres, prises de son diverses. Et ainsi, par exemple, Le Tombeau de Couperin, de manière assez bizarre, s'entend complètement décalé sur le côté droit, ce qui fait que l'écoutant notamment au casque, il faut corriger la balance en poussant vraiment la voie gauche...)