Il aura fallu attendre 2003 pour que Lou Reed synthétise l'ensemble de ses préoccupations musicales avec autant d'à-propos. D'abord, on le savait grand admirateur d'Edgar Allan Poe (auquel il rend ici hommage), au point qu'il s'était déjà investi dans le spectacle
POEtry, en compagnie de Bob Wilson. Ensuite, Poe a indubitablement influencé au moins deux des écrivains préférés de l'ex-Velvet Underground : Hubert Selby Jr et William S. Burroughs. Restait toutefois à trouver le maître d'uvre de l'ensemble en la personne du producteur avisé Hal Willner, à qui
The Raven semble beaucoup devoir.
En effet, on sait ce dernier amateur de projets conceptuels réussis (des hommages à Thelonious Monk ou Federico Fellini, par exemple) et de beat generation (on lui doit la réalisation de certains des plus importants opus phonographiques de Burroughs et Allen Ginsberg). Qui plus est, Willner avait déjà travaillé à un hommage à Poe sur
Account Of Rabies, en compagnie d'Iggy Pop, Marianne Faithful, Diamanda Galas et Christopher Walken, comme avec Lou Reed d'ailleurs, sur
Ecstasy en 2000. La rencontre ne pouvait qu'accoucher d'un disque concerné, "digest" pas indigeste des directions les plus convaincantes qu'a empruntées jusqu'ici la carrière de Lou Reed.
Accompagné par son groupe de scène, rejoint également par de prestigieux invités (sa compagne Laurie Anderson, l'acteur William Dafoe, le fidèle David Bowie, le saxophoniste de free jazz Ornette Coleman dont il n'avait eu jusque-là que l'occasion de rencontrer le trompettiste, Don Cherry), Lou Reed invente de nouvelles voies et reprend même "Perfect Day" et "The Bed", installant
The Raven dans la continuité de
Transformer et
Berlin. Ce qui surprend aussi, ce sont ses incursions en terrain supersonique miné, qui ramèneront l'auditeur à l'époque du Velvet de
White Light/White Heat et, surtout, de
Metal Machine Music. Au point que certains expérimentateurs, dont le guitariste new-yorkais épris de minimalisme Alan Licht qui l'a interviewé pour le mensuel musical britannique pointu Wire, voient en cet album le renouveau tant attendu d'un artiste majeur du XXe siècle, qui s'est souvent égaré, et qui aborde le troisième millénaire par la grande porte.
--Philippe Robert