Enregistré le 2 février 1969, ce double-album (dans son édition originale) où Ferré est accompagné de son éternel compagnon, le pianiste Paul Castanier (à l’exception d’une poignée d’arrangements orchestraux, en particulier pour
« Pépée »), reste sans discussion possible l’enregistrement en concert de référence pour le chanteur. Tout cela grâce à une merveilleuse adéquation de l’image, du souffle et de l’inspiration. De l’image car, sans doute pas toujours très bien contrôlée, Léo Ferré incarne ici une manière de figure tutélaire de toutes les subversions hexagonales. Sans endosser la défroque de chantre de la gauche (ce qu’il refusera toujours de faire, même et surtout lorsque la gauche aura pris le pouvoir dans le pays), il est adoubé par les jeunes générations comme gardien de la flamme de mai. Il n’est que d’entendre les hurlements à chaque interprétation des slogans (
« L’Eté 68 »,
« Les Anarchistes » et le très romantique
« Ni Dieu, ni maître ») et les applaudissements qui couvrent les conclusions du pauvre Castanier pour saluer le triomphe du tribun. Du souffle, parce que Ferré pète la forme ici, bousculant métrique, hésitations et approximations dans le même flot de saine passion, assénant aux jeunes excités quelques vers définitifs de Guillaume Apollinaire (
« Marizibill ») comme il frôle avec délice l’outrage (
« La Marseillaise »). Inspiration, car certaines chansons, parfois composées quinze années auparavant (
« A Saint-Germain-des-Prés ») conservent un parfum d’évocation intact et abordent avec sensualité des sujets qu’on qualifierait aujourd’hui de scabreux (après tout,
« Petite » n’exprime que le désir d’un homme mûr pour une très, très jeune fille).
Grand concert, grande rencontre, grand bonhomme, grand disque.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story