Beaucoup de fans de Crimson ont un faible pour la période 73-74 du groupe et s'écharpent pour savoir quel disque est le meilleur de cette période. Moi j'ai choisi et c'est définitivement Red. La musique de Red est à l'image de sa pochette : d'un noir profond, sans issue, désespérée. Il faut dire que le disque est posthume, paru quelques semaines après l'annonce de la séparation du groupe. Un album de fin de règne... Mais avant de capituler, le monarque livre sa plus belle bataille.
Le morceau-titre est de la braise, un riff qui vous vrille la cervelle, lent, façon Panzerdivision qui écrase tout sur son passage. L'armée Crimson est en marche. Fallen Angel, une ballade que John Wetton chante impeccablement, raconte l'histoire d'un gars qui se prend des coups de lame dans une rue de New York. Le morceau alterne parties douces (couplets) et torturées (refrains et ponts), une formule qui sera recyclée à l'envi par la vague grunge (il paraît même que Kurt Cobain adorait ce disque...) One More Red Nightmare est presque un morceau funk, une chose aux paroles un tantinet absconses et aux claquements de mains un tantinet bizarroïdes. Providence est une de ces improvisations que le groupe tentait chaque soir sur scène ; celle-là a été enregistrée peu de temps avant le dernier concert de la tournée 74, dans le Rhode Island. Ambiance terrifiante, suggérée par les crissements du violon de David Cross. Et puis... et puis il y a Starless. Morceau magnifique, d'une beauté absolue, étoile noire de ce disque déjà sombre. Starless, c'est un rappel saisissant de tout ce qu'a pu faire Crimson durant les cinq années précédentes : utilisation du Mellotron, marque de fabrique de la première mouture du groupe ; sax et instruments à vent, très présents dans les premières oeuvres de Crimson ; montée hypnothique et répétitive, marque de fabrique de la période 73-74. L'ambiance se tend à mesure que le morceau progresse et s'enrichit, la guitare de Fripp gagne en saturation, tout comme la basse de Wetton, qui au final n'aura pas joué avec un son clair plus de cinq minutes sur un disque qui en dure quarante. Les trois dernières minutes de Starless sont purement magiques, final majestueux où le thème du titre est repris, doublé par les instruments à vent, moment inouï où les membres de Crimson jouent comme si leur vie en dépendait. Unique.
PS : à écouter aussi, l'intéressante relecture de Starless par Craig Armstrong sur son album As If To Nothing (2002).