Cet album est le premier de King Crimson que j'ai acheté et il est resté mon favori; c'est également le plus fameux, avec "In The Court...".
Cinq années seulement séparent la fracassante première "observation" du Roi Pourpre et ce "Red" sous haute-tension, mais il y a un monde entre les deux, même si une certaine analogie peut-être faite (cinq morceaux, une entrée violente, une ballade - même si de facture très différente -, un instrumental expérimental - si on excepte la première partie chantée de "Moonchild" -, et enfin une longue suite progressive en conclusion, plutôt pompeuse dans le premier cas et beaucoup plus aventureuse dans l'autre).
"Red" est aussi le volet final d'un tryptique ultra original, commencé avec le solaire et ésotérique "Lark's Tongue In Aspic" et poursuivi par le plus sombre et difficile et expérimental "Starless And Bible Black". C'est le plus accessible des trois, le plus électrique aussi, même s'il intègre quelques instruments à vent (moins nombreux néanmoins que dans les premiers albums; ils disparaîtront d'ailleurs complètement par la suite) : saxophones alto et soprano, cornet, hautbois, ainsi qu'un violon (génial David Cross). Par contre, aucun clavier, à part le mellotron dans "Starless" et "Fallen Angel".
Effectif : Robert Fripp, guitares/mellotron - John Wetton, basse/chant - Bill Bruford, batterie/percussions + musiciens additionnels.
Voici une brève description des cinq morceaux du dernier album du groupe avec cette formation :
1. Red (6'16) - Robert Fripp dans ses oeuvres. Impassible, il balance des accords géométriques, riffs électriques d'un nouvel âge, comme un "néo-métal" avant l'heure dont se réclameront bien plus tard plusieurs leaders du grunge, à commencer par l'icône KC... Le pont fait contraste, accalmie temporaire dans ce déluge métallique; il sera repris presque à l'identique, mais aux claviers, dans le premier titre du "Danger Money" de UK (avec le même John Wetton à la basse et au chant). Un morceau répétitif et tendu, rythmé par la batterie déchaînée de B. Bruford, et dont le motif sera réutilisé et développé à l'extrême dans les oeuvres largement ultérieures du groupe (le glacial "Thrak" en 1995, le cérébral et quelque peu hermétique "The ConstruKtion Of Light" en 2000, etc).
2. Fallen Angel (5'58) - Il s'enchaîne avec le précédent. Une monumentale litanie, et une des plus belles chansons/mélodies de KC avec "The Night Watch" ou encore "I Talk To The Wind". Couplet assez doux avec hautbois, et refrain plus enlevé, la voix de J. Wetton superbe et déchirante, désabusée... Entre les deux, la guitare électrique déclame de beaux accords, en compagnie d'un saxophone expressif, puis le morceau se termine en gerbes de timbres mélangés dans un flux grandiose qui finit par être emporté, fondu au noir...
3. One More Red Nightmare (7'07) - Très original, peut-être le titre le plus original du disque. La guitare électrique de R. Fripp en accords secs, ponctuée de claquements de métal froissé, comme d'étranges coups de tonnerre de théâtre, la batterie de Bruford qui là encore ne fait pas de la figuration, et le saxophone qui apporte un peu de couleur dans toute cette noirceur tourmentée. Groovy, orageux et sarcastique, comme une sorte de danse burlesque et cauchemardesque composée par un Chostakovitch sous acide et qui se serait convertit au rock, dans une autre vie...
4. Providence (8'06) - Le second instrumental de l'album (guitare, basse, violon, batterie). La batterie, utilisée au même titre que les autres comme un véritable instrument, comporte une partition particulièrement développée, de plus en plus expressive au fur et à mesure que la musique monte en puissance. Le début calme rappelle le "Trio" nocturne de l'album précédent quoiqu'en plus dissonant, mais ensuite, le climat se fait menaçant, atonal, et de plus en plus agité jusqu'à la fin en "queue de poisson". Une pièce à la limite de la musique contemporaine.
5. Starless (12'18) - Ce morceau, l'un des plus importants et imposants du groupe, peut se diviser en trois parties principales, même si on peut distinguer d'autres subdivisions. Seul le début est chanté; il s'agit d'une ballade sur fond de mellotron avec la présence d'un mélancolique saxophone soprano. Une séquence pas extraordinairement originale, mais après, le décor va radicalement changer... La guitare égrenne une note répétitive s'élevant progressivement par degrés en même temps que l'intensité monte peu à peu, et puis on atteint le point de non-retour, la six cordes de Fripp jouant toujours la même note dans l'aigu, dans une tension extrême, la basse grondant juste en-dessous... L'effet acoustique est surprenant : on a l'impression d'une violence sous-jacente qui ne demande qu'à exploser, et c'est comme une sorte d'étrange illusion auditive; en effet, la musique semble aller vite et lentement, en même temps...
Quand la tension est arrivée à son comble, le saxophone s'éclate dans un solo énervé sur une rythmique pas en reste; après une brève accalmie, l'agitation reprends de plus belle dans un maelström sonore d'où s'extirpe à peine un démentiel solo de guitare électrique presque noyé dans la masse... avant que l'atmosphère se détende enfin, avec la reprise majestueuse du thème de la première partie, cette fois-ci dominée par le saxophone presque radieux, avant que le tout ne reflue dans le silence...
... un silence assourdissant, du moins pendant encore quelques minutes après la fin...
"Starless" est le somptueux et mémorable chant du cygne d'un groupe qui va disparaître peu après pour renaître quelques années plus tard, avec un tout nouveau line-up et une musique encore une fois entièrement renouvelée (la trilogie "Discipline"/"Beat"/"Three Of A Perfect Pair").
Entre temps, R. Fripp multipliera les collaborations avec d'autres intellectuels de la musique tels Brian Eno, David Byrne ou encore David Bowie, et continuera ces prolifiques et diverses collaborations jusqu'à aujourd'hui, en alternance avec son activité de compositeur/guitariste en chef de la cellule Crimso... En tout cas, avec cet album novateur (comme le "Station To Station" de Bowie sorti à peu près à la même époque ou le "Fear Of Music" de Talking Heads sorti un peu plus tard ou encore les albums de Police), King Crimson a définitivement gagné le droit de figurer au panthéon des plus grands et des défricheurs de terres musicales nouvelles, même aux yeux des détracteurs les plus virulents du "rock progressif", genre musical que ce disque visionnaire, sans lumière, "sans étoiles", engloutira à lui seul tel un trou noir...
Ou quand le rock se rapproche de la musique dite "sérieuse" et devient de la grande musique.