Rien que le titre... Jacques Audiard a le don de trouver de beaux titres de films.
REGARDE LES HOMMES TOMBER. C'est un film d'hommes, effectivement. Il y a Marx, usé, la patte folle, qui rencontre Johnny, simplet, gentil, 20 piges. Ils font du stop, dorment dans des squats, vivent de rien, sauf quand Marx se remet à une table de poker. Il gagne, il perd, il doit de l'argent, il est « en dette » et Johnny le simplet, l'exaspérant, va s'avérer très utile.
Il y a Simon, voyageur de commerce, paumé, triste, dont le pote flic se fait descendre. Simon enquête, pour passer le temps, pour son ami, pour lui-même, pour remplir son vide d'existence. Et ça marche, on le met sur la piste d'un tueur professionnel, un vieux, boiteux, qui traine avec un jeune mec.
Jacques Audiard est au carrefour de plusieurs styles, dont il a fait la synthèse. Le film d'auteur, à la française, venu de la Nouvelle Vague, le film d'hommes des années 70, social, et le film de genre, le polar plus exactement. REGARDE LES HOMMES TOMBER est au confluent de ces trois inspirations. Mais Audiard, malin, déconstruit son récit, pour en faire deux quêtes parallèles, deux parcours chaotiques, d'un couple improbable, et d'un solitaire. Ça fonctionne parce que la mise en scène sait saisir l'essentiel d'une scène. L'intrigue en elle-même passerait presque au second plan. Audiard s'attache davantage aux portraits qu'il compose, la cohabitation de ces êtres, et des images cocasses, étranges, presque irréelles qui peuplent son film, comme ces deux chiens qu'on voit passer près d'une voiture. Quelle est la signification ? Peu importe, c'est l'effet qui compte, l'effet sur Simon au début du film, et sur Marx, à la fin. Audiard propose un montage elliptique, intelligent, qui demande de l'attention et de l'acquitté au spectateur. Toutes les scènes de transitions, d'explications sont gommées. Et ça fonctionne presque mieux ainsi.
Mais que serait ce film sans les prestations des comédiens ! Quel régal ! Kassovitz (que l'on reverra dans UN HEROS TRES DISCRET) est très bien, et Bulle Augier, Christine Pascale. Mais les numéros de Jean Yanne (Simon) et Jean Louis Trintignant (Marx) sont totalement réjouissants, le premier dans une sobriété quasi lunaire (seul dans son van, à jouer du Bontempi) errant dans son imper, son regard de cocker éclairé par les néons de la ville. Et le second dans l'exubérance, la nervosité, le regard qui glace. Mais tous, y compris Kassovitz, possèdent une part de brutalité, de bestialité. Il fallait ce grain de folie de Trintignant pour hisser le film au-delà du polar, en faire un parcours initiatique, douloureux, aux petits matins blafards, et grâce à Simon, pas si dénué que ça d'humanité.