Presque six ans d’absence, et de tourments pour accoucher de ce sixième album studio, sous haute influence médicamenteuse. Pilules, gélules, elles ont été dures à avaler pour le « white wonder boy » du rap qui en 1999 réinventait le genre, et dix ans plus tard vient lui insuffler à nouveau un peu d’énergie, alors qu’il est vautré depuis trop longtemps dans la vacuité, la formule, et le son lisse de ce rap du sud tout dévoué à la cause de l’argent immédiat.
Eminem a dû accuser le coup, celui d’une notoriété trop grande, d’une addiction aux médicaments trop invalidante, de kilos en trop, et la perte de son mentor et ami Proof, qui lui causa un chagrin indescriptible. Il aurait pu tout arrêter, assis sur le confort moelleux de ses 75 millions d’albums vendus. Mais la plume a fini par le démanger, et il avait des choses à dire. Finalement, Dr. Dre, ami et alter ego historique, est venu produire la quasi-totalité du disque (un seul titre est crédité à Eminem), apportant en ordonnance son savoir-faire et ce son énorme, dansant, calibré pour prendre en otage clubs et radios avec cette efficacité légendaire. En passant, on glosera abondamment, de ce côté de l’Atlantique, de ce sample de Mike Brant (en réalité une bribe de son inutile qui apporte au retraité français Jean Renard un Noël inespéré, lui qui ne se souvenait sans doute plus avoir offert au défenestré à casque capillaire ce
« Mais dans la lumière » en 1970, entre deux chansons pour Johnny, Sylvie, Petula Clark, Rika Zaraï ou Jeanne Manson !).
Ce hiatus où Eminem combattait ses démons n’a en rien entamé son flow façon cascade de torrent de montagne à l’heure de la fonte des glaces. Juvénile, malgré ses désormais 36 ans, le débit du garçon reste tourbillonnant, emportant tout sur son passage, avec son exceptionnelle fluidité, son sens de rythme induit, et ses nombreux déguisements (la voix nasale sur l’étonnant
« Bagpipes From Baghdad »). Eminem a donc des choses à dire, sur ses abus d’alcool, sur sa maman (toujours pas sa meilleure amie), sur son besoin dévorant de gober du soir au matin ces gélules multicolores sans lesquelles il ne peut pas imaginer de vivre (depuis il va un peu mieux, merci), le tout infusé dans son sens légendaire de la punchline définitive et du taillage de costard aux célébrités diverses (ici : Amy Winehouse, Sarah Palin, les Pussycats Dolls, Lindsay Lohan et le chœur antique des
pouffones californiennes…, et même feu Christopher Reeves, Superman touché en plein vol par une malédiction que cet iconoclaste fondamental d’Eminem moque avec entrain). Ce n’est plus nouveau, mais ça fait toujours du bien.
Relapse (volume 1, un second est annoncé pour la rentrée) est une sorte de thérapie personnelle, n’incluant aucun élément étranger. Seul Dr. Dre est en featuring sur une chanson, et 50 Cent avec lui sur le fameux
« Crack a Bottle » qui héberge le sample qui fait jaser dans nos contrées. Une écriture d’une richesse inégalée, un flow comme une balle rebondissante, des sons chromés comme un camion de là-bas : on serait malvenus de faire la fine bouche.
Eminem signe là un album de retour aux affaires qui le remet d’autorité très haut, au-dessus de la mêlée de T-Pain et autre Flo Rida de sinistre mémoire. Le rap va mieux, tout d’un coup, et si
Relapse n’est pas son meilleur disque, il n’a pas à en rougir, et comme à chaque fois, on y passera de longues heures à s’immerger dans cet univers si généreux.
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