Extrait de l'introduction
APERÇU DE LA DISCIPLINE
Si la religion grecque a toujours conservé un visage quelque peu familier, elle n'en reste pas moins difficile à connaître et à comprendre. Sous ses dehors naturels, et pourtant irrémédiablement étrange, tout à la fois raffinée et barbare, elle fut prise et reprise pour guide dans la quête de l'origine de la religion en soi. Mais en tant que phénomène historique, elle est unique, impossible à répéter, et en soi le résultat d'une préhistoire incroyablement complexe.
La tradition occidentale garda une certaine conscience de la religion grecque, vivace, grâce à trois canaux : d'abord sa présence dans la littérature ancienne et dans toute littérature qui prit celle-ci pour modèle, ensuite les polémiques des Pères de l'Église et enfin son assimilation, sous un voile symbolique, à la philosophie néoplatonicienne. La méthode allégorique d'interprétation, selon laquelle les noms des dieux devraient être compris comme naturels d'une part et comme entités métaphysiques de l'autre, a été adoptée dans la littérature et la philosophie. Cette situation ménageait une place aux tentatives de réconciliation de la religion grecque avec la religion chrétienne, une voie dont la Symbolik de Friedrich Creuzer fut la dernière entreprise à grande échelle, et foncièrement vouée à l'échec. Une autre route pouvait, à l'inverse, mener à l'élaboration consciente du contre-pied païen du christianisme, et la fascination qu'exerça cette idée peut être suivie de la Renaissance jusqu'au poème de Schiller, Die Götter Gnechenlands (1788), et à la Braut von Korinth de Goethe (1797), pour revenir au premier plan encore dans l'oeuvre d'un Friedrich Nietzsche ou d'un Walter F. Otto.
La critique historique du XIXe siècle consacra la rupture avec ces interprétations directes, pour se consacrer plutôt à la recension critique des sources et à leur mise en ordre chronologique. Figure de proue dans cette veine, Christian August Lobeck réduisit ainsi, dans son Aglaophamus, les spéculations sur les mystères et l'orphisme à des réalités tangibles mais franchement banales. Le mouvement romantique devait inspirer une vision plus exaltante : les mythes furent considérés comme les témoins d'un Volkgeist spécifique, et en conséquence les «sagas» grecques furent retracées jusqu'à chacune des tribus helléniques et son histoire propre. Le meneur, ici, fut Karl Ottfried Müller, sur un chemin qu'emprunterait encore Wilamowitz, le prince de la philologie historique, et ce jusqu'à l'oeuvre de ses dernières années, Der Glaube der Hellenen, «Les croyances religieuses des Grecs». La reconstitution de la religion et de la mythologie indo-européennes, qui occupa pour un temps le devant de la scène en corrélation avec la montée des études sanskrites, ne fut en quelque sorte qu'un développement de la même perspective. Les nouveaux progrès de la linguistique historique condamnèrent à un abandon presque complet cette entreprise qui demeurait profondément redevable à l'antique interprétation de la religion comme une allégorie de la nature.
Longtemps, l'image de la religion grecque avait été façonnée par les mythes, transmis sous forme littéraire, ainsi que par les «idées» ou les «croyances» qu'on en déduisait, et ce fut l'étude du folklore et l'ethnologie qui conduisirent à un radical changement de perspective. Adepte de nouvelles méthodes de terrain, Wilhelm Mannhardt fut en mesure de replacer côte à côte les coutumes rurales de l'Europe et leurs correspondants antiques, avec pour résultat la mise en évidence des coutumes de l'Antiquité, à savoir les rituels, à côté des mythes. Les usages anciens et modernes apparurent donc, en bonne logique, comme l'expression d'idées religieuses «originelles» focalisées sur la croissance et la fertilité des plantes, des animaux et des hommes au courant de l'année : l'«Esprit de la végétation», qui meurt pour renaître, devint ainsi l'idée dominante. En Allemagne, la synthèse de Mannhardt entre les coutumes rurales et l'interprétation sophistiquée qui faisait de la religion une allégorie de la nature fut poursuivie par Hermann Usener, puis par Albrecht Dieterich. Avec la fondation de la collection Religionsgeschichtliche Versuche und Vorarbeiten (1903) et la réorganisation de l'Archiv für Religionswissenschaft (1904), Dieterich fonda l'histoire des religions en tant que discipline autonome, basée sur l'étude des religions antiques. C'est de cette tradition que Martin P. Nilsson, l'auteur des études de référence les plus importantes et toujours indispensables en religion grecque, allait ouvertement se réclamer.
La Religion grecque de Walter Burkert est à ce jour l'ouvrage plus exhaustif sur le sujet. Après une mise en perspective de la religion des époques minoenne et mycénienne (3000-1200 avant J-C), d'où le monde grec proprement dit est issu à travers continuités et ruptures, le livre explore de façon systématique les actes et lieux de culte, les dieux, les héros et les morts, le polythéisme dans le contexte de la cité grecque, les cultes à mystères et enfin l'épineux problème des rapports entre philosophie et religion. Basé sur les sources anciennes, l'ouvrage fourmille d'analyses détaillées et renvoie aux principales contributions actuelles. C'est à la fois une somme et un brillant essai, volontiers provocateur, où l'auteur, d'une culture exceptionnelle, reformule les diverses approches de la religion grecque au XXe siècle. Walter Burkert s'intéresse aux textes et au vocabulaire mais aussi au folklore et aux mentalités, à l'iconographie et aux traces archéologiques. Il analyse les sociétés tant selon leur propre mode de pensée que selon une optique évolutionniste, des aspects les moins nobles aux questions spirituelles. Il en ressort, sur chaque thème, une présentation claire qui est tout à la fois une introduction pour les débutants, un faisceau de pistes pour les professionnels, et un remarquable résumé pour les enseignants. Si le nom même de Walter Burkert est demeuré inconnu dans l'Hexagone, alors que partout ailleurs la communauté scientifique le tient pour un des plus grands, la lecture de la Religion grecque devrait être aussi féconde en France qu'elle l'a été ailleurs. La présente traduction, basée sur la seconde édition allemande revue et augmentée, comprend en outre une mise à jour aussi complète que possible de la bibliographie et des notes.