Jamais peut-être depuis "On achève bien les chevaux" de Horace McCoy/Sidney Pollack un film n'a mêlé un tel degré de réalisme avec un tel degré de parabole. McCoy et Pollack nous montraient en transparence un monde rendu inhumain par la compétition, laissant entendre qu'il ressemblait peut-être bien un peu au nôtre, ramassé sur une courte durée, qui était celle du marathon de danse. Ishiguro et Ivory nous font découvrir un autre aspect de nos vies : une existence perdue dans un mélange sans doute des meilleures intentions du monde (les volontés de perfection et de "dignité" chères à Stevens) et de la disparition insensible d'une partie de son âme dans le quotidien. La critique est cette fois-ci plus individuelle que sociale.
L'étalement des événements trente ans donne au film une dimension dramatique : Stevens commence insensiblement à sortir un tout petit peu de son personnage, mais nous craignons tous pour lui qu'il ne soit trop tard. Existences perdues aussi, mais différemment, pour Lord Darlington d'une part et miss Kenton d'autre part. "Avec le temps, il n'y a que la mort qui gagne", rappelait un certain général...
Sur un site Internet, l'auteur du livre dresse un parallèle troublant entre la situation de Stevens et ce que pouvait (peut?) ressentir l'habitant d'un pays colonisé. La lecture de ce commentaire donne envie de revoir immédiatement le film à cette nouvelle lumière.
Nous avons là un film qui deviendra sans doute un très grand classique, où tous les acteurs sonnent "juste" (version anglaise et sous-titres anglais sont recommandés, pour toutes les inflexions très britanniques face à l'accent français caricatural et sans doute volontairement forcé de Michael Lonsdale.
Indépendamment de l'interprétation bouleversante d'Anthony Hopkins, James Fox, Michael Lonsdale et Christopher Reeves d'avant son accident sont parfaits, ainsi que tous les acteurs des rôles dits "mineurs". Une réussite rare.