Si l’on compte maladroitement sur nos doigts, cela fait bien dix albums (tous genres confondus, mais qui se souvient des très politiques et tziganes Frères Misères, a contrario d’albums en public où le chanteur transportait ses chansons vers un ailleurs insoupçonné ?) que Mano Solo trace un chemin escarpé dans la toute marge de la chanson francophone.
Passé les élans d’auto-production de son précédent effort
In The Garden (2007), Emmanuel Cabut n’en a pas moins conservé la cellule agissante : l’ancien Mano Negra et guitariste David Jamet, Fabrice Gratien et la constellation de médailles d’or de concours ornant sa trompette, et Régis Givazo, accordéoniste extraordinaire et malgache (d’I Muvrini à Cesaria Evora, une absolue constance dans la pertinence) entourent donc affectueusement le chanteur, et participent souvent aux mises en musiques de ses chants les plus désespérés, donc les plus beaux.
Car Solo nous offre, comme à l’accoutumée, et en treize (porte-bonheur ?) chansons un discours irraisonné, jaillissant, non convenu, et excessif. Forcément excessif. Son corps est désormais sec (comme il le chante lui-même), mais son verbe fleurit encore impétueusement, en forme de perpétuelle valse-hésitation entre note bleue et piano du pauvre, avec ses déchirements toniques.
Parfois, Mano craque : du Picon-bière de Pigalle à un Barbés madrilène, en passant par un Pont d'Austerlitz au vertige si tentant, et des Grands Boulevards qu'on dévale sans la canne à pommeau de Montand, la topographie urbaine de Solo sent plus souvent qu'à son tour l'arnaque sentimentale, l'abandon et les néons grillés. Alors, le chanteur, avec sa voix râpeuse du tréfonds des côtes flottantes, crache souvent.
Ainsi, les tous premiers vers de
« J’avance », en ouverture, résonnent comme une revendication pleine de morgue :
« J’avance, et c’est tout qui recommence… ». Manifestement, le fils du dessinateur Cabu remet donc ça, et c’est heureux.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story