Comme plusieurs autres lecteurs, je me sens personnellement concerné et presque impliqué dans le récit de Didier Eribon: mêmes origines, parcours similaire, contradiction vécue au plus intime entre un fort sentiment d'appartenance de classe et volonté d'échapper à un destin déjà tracé. Avec aussi des différences importantes et des divergences politiques: la classe ouvrière que j'ai connue, en région parisienne, était plus diversifiée, plus politisée, et le racisme y était marginal. L'ouverture aux questions sociétales y était réelle, quoique limitée. Pourtant, je ne vois pas dans ce livre une quelconque caricature, mais le compte-rendu, sobre et précis, sur la base d'un exemple typique, des cadres sociaux dans lesquels une classe sociale se perçoit et perçoit le monde quand il n'est pas question pour elle de "rôle dirigeant" ou de valeur, mais simplement de se reconnaître et de se perpétuer en maintenant ferme la conscience d'une division majeure entre "nous" et "eux". L'auteur montre avec pertinence en quoi la conscience de ce clivage n'est pas en soi porteur de valeurs progressistes et peut au contraire exposer à toutes les dérives populistes. Il nous laisse à penser l'articulation entre sa "conscience de classe" et l'éveil de sa "conscience homosexuelle". Les pages sur "l'injure" appellent réflexion, tout comme celles sur l'avenir de la gauche et sur l'importance fondamentale du langage dans la constitution du champ perceptif, même s'il y manque, me semble-t-il, une analyse du désir.
Ce livre, qui se conclut sur la constat de l'impossibilité d'un "retour" après tant de ruptures, mais sur la possibilité apaisante d'une "mesure d'exil", montre fort bien comment le centre de gravité d'une vie se déplace, doit se déplacer, de façon significative, ce déplacement étant au fond en ce domaine la condition de possibilité de toute signification.