C'est qu'on l'attendait ce nouveau Batman, cette nouvelle génération de Batman. Et il est arrivé, et il a marqué son terrain. Trop long diront certains. Trop lent diront d'autres. Et ils auront raison mais tort à la fois car ile film n'est pas un simple film d'action mais un film de réflexion psychologique et politique. On a donc besoin de sans cesse redescendre dans le mental du héros et de son alter ego le Joker et cela ne peut se faire que par des moments où l'action cède le pas à un gros plan sur les émotions, sur les constructions mentales des uns et des autres. Cela ralentit le film mais cela le rend infiniment plus profond. On peut alors comprendre comment le mal marche, avance et recule dans nos sociétés. Et le film devient politique : une longue réflexion sur le bien et le mal dans nos sociétés démocratiques. D'abord donnons le pouvoir aux gens devant le mal et faisons les choisir entre deux maux, leur propre mort ou celles des voisins d'en face. La démocratie donnera une claire majorité pour la mort des voisins d'en face, et ici et en face, mutuellement et réciproquement. La démocratie est donc fausse et dangereuse car anti-éthique. Elle suit la logique du plus grand nombre, des masses. Et en même temps le bien ne peut venir que de l'étape suivante quand il est nécessaire de trouver un volontaire pour, devant tout le monde, au grand jour, appliquer la décision majoritaire qui est anti-éthique et tout le monde le sait puisqu'elle est égoïste et même franchement xénophobe : elle haït l'autre vu comme le danger qui me menace moi. Et là la démocratie est le meilleur système car il ne se trouvera jamais un tel volontaire. Seul face aux autres le volontaire potentiel pensera à deux fois et reculera devant le choix majoritaire. Mais le film est pure illusion alors. Car ce n'est pas ce qui se passe. Aussi va-t-il plus loin et étudie-t-il comment les forces du mal, ici le Joker, sont capables de manipuler les forces du bien, ici Harvey Dent, pour les amener à faire le mal. Et il réussit car rien ne peut arrêter ce Joker, ou presque rien. C'est que le Joker est ici admirable de vice, de sadisme, de férocité, et il crée vraiment la frayeur et l'horreur, là ou Jack Nicholson créait la distraction, le divertissement, la clownerie, bref le plaisir. Ce Joker vous glace le sang, vous congèle les plus ,profonds sentiments de bien et le mal devient une fleur rare et recherchée. Et Dent tombe. Et là le film est prémonitoire. Ce n'est pas en supprimant ce responsable que l'on résoudra le problème, ni même en supprimant ce responsable et son pré carré de collaborateurs et supporters. Le film suggère de transformer le responsable corrompu en héros et de créer de toutes pièces un ennemi fictif mais réel que l'on va poursuivre à jamais dans la jungle des villes, Batman. Est-ce une allusion à l'évasif Ben Laden ? Mais cela est impossible à nouveau et ne dure qu'un temps. Pensez à la Géorgie ou Saakashvili a lancé ses troupes contre l'Ossétie pour provoquer les Russes sur la promesse de l'ouest de le soutenir. Mesurez la catastrophes : 10% de son armée morts, ses deux bases militaires principales détruites, son aéroport principal détruit, son port principal détruit, ses infrastructures pour le moins perturbées, les oléoducs fermés, etc. Catastrophe militaire, politique, économique et sociale. Doit-on le condamner et le renvoyer à ses bureaux d'avocat à New York ? Facile puisque la masse des Géorgiens le soutiennent, y compris dans cette aventure militaire. Pour combien de temps ? Peut-être plus longtemps qu'on ne croit. Alors le transformer en héros qui se retire dans le chagrin de la défaite ? Charmant, mais cela marchera-t-il ? Il faut un ennemi désigné. Qui ? Les Russes ? Isolons les Russes ? Comme s'ils en avaient quelque chose à cirer. C'est nous qui avons besoin de leur gaz et de leur pétrole, pas l'inverse. Et ils ne sont pas si isolés que cela dans un monde en train de changer de base et où la vraie puissance mondiale émergeant aujourd'hui c'est le BRIC (Brésil-Russie-Inde-Chine). Batman est le film le plus idéologique et politique venu des USA que j'ai vu depuis quelques années. C'est plus fort encore que les films de Costa Gavras car ce sont de vrais films d'action avec une dimension politique totalement contradictoire. Comme la vie, comme la vie réelle, pas la vie virtuelle des réseaux Internet. Et pourtant c'est de la littérature cinématographique.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris Dauphine, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne & Université Versailles Saint Quentin en Yvelines