La première chose que j'ai appris de Daphne est que c'est un opéra où les "A la manière de Strauss" abondent (dictionnaire des disques Diapason). Si le compositeur sptuagénaire n'a pas renouvelé son langage, il a su l'intégrer dans un tout cohérent et le faire servir à un sujet, qui avant d'être lyrique, est mythologique et arcadique : mythologique, l'harmonie grecque, mais avant la civilisation classique, à une époque ancienne et imprécise, la nuit des temps, dirait-on si ce n'était pas un opéra solaire; arcadique et bucolique, parce que rien ne doit y contredire que Daphne est d'abord une personne de la nature, une nature suffisamment humanisée pour qu'il y ait des pâtres et que les Grecs y adorent des dieux, et baignée d'idéale douceur méditerranéenne. Or, Strauss a su représenter tout cela, avec l'orchestre et avec les voix, en même temps que Böhm, à qui l'oeuvre a été dédiée, a su le recréer. Ce qui frappe dans cette Daphne, c'est d'abord une unité. Ce n'était pas évident au départ, parce que le livret de Joseph Gregor a eu une conception laborieuse : l'absence de compréhension du théâtre par le librettiste ayant été corrigée par les critiques peu amènes de Richard Strauss et les interventions de Stephan Zweig, avec qui toute collaboration officielle était exclue pour des raisons raciales, et de Clemens Krauss. On pourra toujours observer les parentés avec d'autres opéras de Strauss : la présentation de Daphne par elle-même, au cours d'un long air, comme pour Elektra et après l'introduction par des personnages secondaires, ici des pâtres, là des servantes; une fin prolongée et méditative, ouverte sur l'avenir, comme dans Der Rosenkavalier ou Capriccio.
Pour entrer en contact avec Daphne, un opéra dont la réputation très moyenne n'augurait pas d'une satisfaction musicale immédiate, j'ai comme à mon habitude multiplié les manoeuvres d'approche; j'ai eu l'occasion de comparer des extraits de cette version avec les mêmes dans l'interprétation Semyon Bychkov-Renée Fleming
Daphne (Intégrale), ce qui a été à l'avantage de Böhm. Dans le délicieux début du prélude, doux et calme, presque une naissance du monde à la manière de l'Or du Rhin si, comme je l'ai dit, un monde au moins néolithique n'existait déjà, Böhm et les Wiener Symphoniker font quasiment entendre l'herbe qui pousse, et non simplement un travail d'orchestre; puis l'animation et l'agitation en surgissent sans solution de continuité. La scène finale orchestrale, après la transformation, montre moins de différences entre le travail de Bychkov et celui de Böhm.
Parlons du caractère de Daphne, cette jeune fille qui appelle les arbres ses frères et qui deviendra, à la fin, un laurier, daphné. Pour les autres, Daphne est immature parce qu'elle n'accède pas à la sexualité; mais pour elle, et l'auditeur l'admettra, c'est le désir sexuel qui est inutile, puisque Daphne a déjà atteint sa complétude dans son union avec la nature. C'est un rôle presque en permanence dans les aigus, comme l'Impératrice si l'on veut, signe d'éloignement; certains peuvent préférer, peut-être !, la voix de Fleming, mais le soprano léger de Güden, 46-47 ans en 1964, est idéalement celui de la jeune fille, avec son éclat transparent, que la fatigue, puisqu'on est sur scène (au Festival de Vienne) et que le rôle est épuisant, ne brisera pas. Une remarque : on n'entend guère le public, sauf un peu au début; mais j'aurais aimé que les applaudissements de la fin ne soient pas coupés.
Les parents, Gaea, dont le nom est celui de la Terre-Mère, Gaia, Gè, et Peneios (ou Pénée en français), un ancien dieu-fleuve ayant gardé une partie de ses pouvoirs, ont des voix graves et le caractère d'une sagesse majestueuse; leur apparition n'est pas très loin de celle d'Orest dans Elektra. Vera Little remplit parfaitement son contrat, mais ce qui étonne, c'est le Peneios de Paul Schöffler, 66-67 ans à l'époque; même si l'étendue vocale du rôle est limitée, on ne peut qu'admirer la puissance de l'incarnation et l'absence de défaillances graves. Qui connaît la mythologie peut être surpris par certains détails concernant les parents : Daphne est une fantaisie qui prend d'autant plus facilement des libertés avec la lettre du mythe que ce dernier avait plusieurs formes chez les Grecs.
Et nous avons dans les rôles principaux deux ténors qui ne sont pas humiliés. On sait pourtant que Strauss n'avait qu'une affection limitée pour les ténors. Ici, ce sont Fritz Wunderlich (Leukippos) et James King (Apollo) ! Les deux sont admirables, mais c'est le second qui impressionne le plus, parce que l'écriture des rôles le veut. Il sera difficile de trouver mieux dans l'avenir. Apollo est accompagné de détonations un peu répétitives et qui tendraient à évoquer davantage Zeus; mais le public sait ainsi que c'est un dieu, puisqu'il ne se présente pas comme tel. Les rôles secondaires, pâtres, servantes, ne sont pas négligés ni dépourvus d'éclat; on y relève entre autres Rita Streich...
Cette version amoureusement dirigée, avec une pertinente souplesse que Böhm n'a pas toujours obtenue, où l'orchestre toujours actif ne se contente pas de soutenir les chanteurs, mais tient un véritable discours propre, dotée d'une distribution inégalable, enregistrée admirablement dans une stéréo très discrète, apporte à l'auditeur une rare qualité d'émotion fervente et comme le sentiment d'un miracle. C'est l'équivalent du Capriccio de Sawallisch, mais pour un opéra dont le statut de chef-d'oeuvre est moins solide; ce que l'interprétation fait oublier.
Le livret est présent, avec traduction en anglais, ainsi que des commentaires. Un résumé en français admirablement clair, traduit de Franco Serpa, supplée à l'absence de livret en français. Je parle de l'exemplaire que j'ai devant les yeux, car un commentaire dans l'Amazon allemande peut en faire douter.