Cet opéra est celui qui m’apporte l’émotion la plus intense et la plus longue de tout le répertoire, les frissons commencent dès l’apparition de Salomé à la 3° scène et ne font que s’intensifier jusqu’au terrible dénouement dans un crescendo inexorable qui vous prend aux tripes dans une production comme celle-ci. On est frappé par le contraste entre des scènes terrifiantes, imprégnées de perversion, de folie, qui vous rendent mal à l’aise, le conflit entre sexualité et religion, et par la séduisante beauté de la musique qui chante un grand amour. Cette musique, subliment dirigée par l’immense Karl Böhm, élève du compositeur faut-il le rappeler, est ardente, riches en timbres divers, orientaux notamment. Mettez le DTS pour la goûter totalement.
Le rôle-titre a donné lieu à des interprétations de très grande qualité, je ne peux les citer toutes: Anja Silja, Gwyneth Jones, Grace Bumbry, et surtout celle qui me l’a fait découvrir, l’immense Hildegarde Behrens sous la direction de Karajan, elles ont toutes leur intérêt, leur valeur. Teresa Stratas atteint la perfection, elle incarne une formidable chanteuse-comédienne, dans un personnage de femme enfant, à la fois fragile et redoutable, d’une beauté à damner et d’une présence vocale stupéfiante qui en a fait la référence de sa génération. Son expression est pleine de volupté, puis de sensualité et d’érotisme, elle exprime parfaitement la nécessité existentielle du désir, de l’amour, ce qui en fait « un mystère plus grand que la mort », irrésistible. Sa danse des 7 voiles est magnifique, on ne lui reprochera pas de ne pas aller jusqu’à la nudité quasi-totale comme l’a fait Anja Silja, on peut tout de même le regretter…tant elle est belle.
Elle est servie par le procédé d’opéra filmé qui permet de mieux mettre en évidence le jeu, notamment par les gros plans, et la possibilité de se consacrer pleinement à son interprétation théâtrale. Les prises de vue sont superbes comme le décor et les costumes, sous l’éclairage de la lune, symbole de l’âme malade mais aussi de la pureté, présente tout au long de l’action.
La distribution est également excellente, Hans Beirer est un Hérode malsain, dépravé, vicieux, psychopathe, parfaitement dans son rôle, comme Astrid Varnay en Hérodiade, sorte de maquerelle vulgaire et repoussante. Bernt Weikl incarne un Jochanaan impressionnant, un peu en retrait, peu séduisant, mais très mâle et au port de voix superbe.
Voici un DVD exemplaire, historique certainement, auquel je ne peux trouver aucune critique, que je regarde régulièrement en éprouvant les mêmes émotions que la première fois. Je n’ai pas trouvé de satisfaction dans les productions récentes, car souvent la qualité de la chanteuse est amoindrie par une mise en scène déjantée, ou inappropriée pour le moins, comme le DVD de Nadia Michael.
J’ai un goût particulier pour les œuvres de Richard Strauss, dont je dirais qu’il est mon compositeur préféré, pour sa musique symphonique comme pour ses opéras de nature très variées. De plus, j’avoue avoir un faible pour les interprétations de Teresa Stratas dont j’apprécie le timbre d’une voix pure et expressive, mais aussi un talent de tragédienne tout aussi exceptionnel (voir sa Bohème, sa Traviata entre autres). Il faut les deux pour faire un grand opéra. Mais, quels que soient les goûts, la sensibilité de chacun, on ne peut pas rester indifférent devant un tel spectacle.