Le grand espoir du XXIe siècle
Tandis que l'économie mondiale prospère, la pauvreté progresse. Daniel Cohen nous aide à comprendre pourquoi.
Mondialisation, délocalisations, restructurations, aggravation du chômage: tous ces thèmes inquiétants sont évoqués avec des accents catastrophistes dans les débats politiques de cette fin de siècle. Mais il est rare que l'on dépasse le constat. Le petit livre de Daniel Cohen a le grand mérite de prendre du recul et de montrer du doigt les articulations entre l'industrialisation accélérée du tiers-monde, la transformation des modes de production et la réapparition de la pauvreté dans les pays riches.
-Il faut se réjouir du boom des économies asiatiques. Car elles vont stimuler et alimenter la croissance de nos propres économies. Certains pays, comme la Chine, la Thaïlande ou la Malaisie, voient leur PNB progresser de 10 % l'an. Et la Banque mondiale annonce une croissance moyenne annuelle de 7,5 % en Asie pour les vingt prochaines années. Ces performances, qui s'appuient sur le développement du commerce international, vont offrir d'énormes débouchés aux entreprises occidentales. Certains voient même dans ce phénomène le "grand espoir du xxie siècle".
- La mondialisation ne se fait pas "contre" les travailleurs des pays riches. Il s'agit là, selon Daniel Cohen, d'une idée totalement fausse. Parce que le pourcentage de travailleurs réellement concernés par la concur- rence des pays pauvres ne dépasse pas 2 à 3 %. Et parce que l'accélération des échanges entraîne les secteurs les plus dynamiques (équipements, industries de l'information, services aux entreprises) et aboutit à la création d'emplois de plus en plus qualifiés et donc mieux payés. Il apparaît ainsi que les deux tiers des emplois créés aux Etats-Unis ces cinq dernières années l'ont été dans des secteurs où les rémunérations sont supérieures à la moyenne.
- Une nouvelle révolution industrielle est en cours. Après avoir provoqué un intense mouvement d'automatisation, l'infor-matisation de nos sociétés introduit un nouveau type d'organisation du travail. Fini la production de masse assurée par de grandes entreprises sur le modèle fordiste; la tendance est aux petites unités spécialisées, flexibles et adaptables aux besoins du marché, mais de plus en plus fermées aux travailleurs non qualifiés...
Conclusion de ce rapide tour d'horizon: ce n'est pas en accusant les pays pauvres d'être à l'origine de tous nos maux (l'aggravation du chômage et le renforcement des inégalités) que nos responsables politiques comprendront la nature des transformations qui affectent nos propres sociétés. Et qu'ils trouveront les moyens de combattre la crise. Daniel Cohen est professeur de sciences économiques à l'Ecole normale supérieure et à l'université de Paris-I. --Pierre Barrot-- -- L'Entreprise
Ne tirez pas sur la mondialisation
Peut-on croire que la concurrence des pays pauvres soit la cause de nos misères, alors que leur commerce avec les pays développés représente moins de 3 % de la richesse créée chaque année par ces derniers? Pourquoi la France a-t-elle 13 % de chômeurs alors qu'elle crée chaque année 4 millions d'emplois, soit proportionnellement presque autant que les Etats-Unis?
Les réponses de Daniel Cohen, professeur d'économie à Normale sup, battent en brèche les idées reçues. Au début du XIXe siècle, un habitant d'Europe occidentale était en moyenne 1,3 fois plus riche qu'un habitant de l'Inde ou de l'Afrique. En 1995, le rapport des revenus par tête entre pays développés et Tiers Monde est de l'ordre de 1 à 50.
Le privilège que l'Occident a tiré de la révolution industrielle pourrait n'être qu'une exception, qui disparaîtra avec le puissant rattrapage en cours des pays émergents. Mais ce rattrapage se fera au détriment des pays riches. Les inégalités qui s'y développent ne sont pas la conséquence de la mondialisation, mais bien de la "troisième révolution industrielle", qui survalorise le critère de compétence. En 1970, le chômage en France était de 2,5 % chez les diplômés et de 3,5 % chez les travailleurs non qualifiés. En 1990, il est passé à 4,5 % chez les premiers, mais à 20 % chez les seconds.
Et la nature même des nouvelles technologies fait exploser l'organisation "fordiste" du travail et le type de cohésion sociale qu'elle engendrait. Les anciens groupes sociaux, fondés sur l'homogénéité des compétences, des revenus et des carrières, éclatent: c'est au sein des métiers, entre travailleurs de même niveau de formation, que se développent les inégalités.
Faire de la mondialisation la responsable de nos problèmes d'emploi est absurde et dangereux. Car, écrit Daniel Cohen, "c'est en se convainquant que la menace qui pèse sur leurs sociétés vient du dehors que les pays riches se rendent aveugles aux transformations qu'ils ont eux-mêmes engagées; c'est en cherchant au-dehors des boucs émissaires qu'ils s'éloignent de la recherche du bien commun". --Gilles Pouzin-- -- L'Expansion