Cette "Schéhérazade" captée le 26-31 janvier 1967 reste donc l'unique enregistrement que Karajan consacra jamais à Rimski-Korsakov. Une de ces oeuvres qu'il évita toujours en concert et qui le rendrait alors suspect d'opportunisme discographique.
En tout cas, les amateurs de spectacle ne seront pas volés par cette tempétueuse interprétation de "la Mer et le bateau de Sindbad", qui nous en met plein les yeux et les oreilles, exhibe un luxe d'émirat, et attise le drame : le périple s'annonce houleux quand le maestro surchauffe à 64 la blanche pointée de l'Allegro non troppo (1'36-3'11) et accroît la tension à chaque énoncé du thème du sultan.
Les vents se déchaînent avec violence, qui vire à la grandiloquence dans le développement (mesures 189-205, 7'54-8'25) pétri de hiératisme brucknérien. Clameur des cuivres un brin confuse dans la réverbération.
Cette solennité se poursuit dans le "Récit du Prince Kalender" : les solos de basson et hautbois (0'41-2'16) résonnent d'un ton oraculaire presque un tiers plus lent que prévu par la partition (croche = 81 au lieu de 112) pour cet Andantino introductif.
Le chef autrichien se montre plus diligent quand surgit l'Allegro molto (3'56-), tout en privilégiant l'allusion à la description : phrasé onctueux (clarinette et basson sur les gras pizzicati dans les deux épisodes Moderato assaï), tournures étoffées et flexueuses...
Une opulence repue se dégage alors de ce belliqueux tableau, qu'on pourrait plutôt souhaiter dirigé avec pugnacité.
Rares sont les baguettes qui se plient à la célérité requise par le compositeur pour la suave mélodie du "Jeune Prince et la Princesse" : avec une noire pointée à moins de 39, Karajan reste en deçà du vif tempo (52) réclamé pour ce Quasi allegretto, mais n'abuse pas de langueur. On pourrait le craindre de ses habituelles propensions esthétisantes, mais il ne surornemente pas : articulation sobre, voire indifférence polie.
Dans le volet central (Pocchisimo piu mosso, 3'32-), ici abordé avec une sereine subtilité, point trop ludique, l'accompagnement percussif se montre peu audible (caisse claire, triangle, tambourin) mais respecte les nuances piano-pianissimo dictées par le texte.
Karajan conçoit la "Fête à Bagdad" avec un tact voluptueux, qui pousse d'abord l'archet de Michel Schwalbé à sortir de la réserve. On goûtera aussi les couleurs sableuses de la flûte (1'26-1'36), les reflets ambrés des violons qui assouplissent leur spiccato (3'09).
Et on savourera ces tentures cossues (3'32-4'13) comme un tapis persan (le murmure sourd et feutré de la grosse caisse !)
Riches mais ni lourdes ni opaques, les textures du Berliner Philharmoniker croustillent comme de la fine pâtisserie orientale.
Même ses trombonistes ne prennent pas le naufrage (8'03) trop au sérieux, comme pour nous dire « ce n'est qu'un conte ».
Par ailleurs, les violoncelles et contrebasses allemands ne manquent pas d'impressionner quand ils raclent leurs grinçants triolets « sul ponticello » (9'26), qui amènent la fatale éventration du navire sur le rocher.
Pour résumer ce que m'inspire l'écoute, cette sultane « patte de velours » est une féline séductrice, elle sait comment nous amadouer, et nous appâte insidieusement.
Je lui accorderais une évaluation de 4 étoiles, mais les deux compléments de programme font pencher favorablement la balance.
Le 13 octobre 1966, l'unique enregistrement du "Capriccio italien" par Karajan fut une totale réussite, toute de finesse, de précision, de brio, et un charme contagieux qui se propage à tous les pupitres.
Le même jour fut gravée "Ouverture 1812", après un premier essai (pas très convaincant) à Londres avec le Philharmonia en janvier 1958 pour Emi. Ici, l'habituelle introduction orchestrale fut remplacée par une version chantée du cantique « Seigneur sauve ton peuple », ardemment déclamé par les troupes Don Kosaken de Serge Jaroff. Discipline et panache, effervescence maîtrisée (écoutez les contrebasses vrombissantes) : le maestro mène ses Berlinois à la badine pour semer la déroute dans les rangs de l'armée napoléonienne.