...de Diaghilev : l'oeuvre resta dès lors à son répertoire, avant qu'il ne l'enregistre en mars 1957 pour His Master's Voice.
« Ce qui frappe avant tout, c'est la séduction innée, la magie sonore si proche du monde enchanteur des Mille et une Nuits » argumentait Serge Martin à l'appui du Diapason historique que ce magazine décerna en mai 1987 à la réédition en CD.
L'autorité du maestro s'entend dès l'énoncé du thème du Sultan par les trombonistes. Ceux-ci introduisent un "Voyage de Sinbad" dirigé avec une édifiante sévérité, nous permettant de distinguer ce qu'est véritablement la grandeur d'âme, et non la grandiloquence d'apparat.
Admirable. Sauf un petit détail d'équilibre sonore qui me disconvient (7'25, mesure 173) : les sol/fa tenus en pédale par le violoncelliste tendent à masquer les triolets du violon solo.
Excusez un autre pinaillage : l'archet de Steven Staryk couine disgracieusement lors d'un glissando mi-sol lors de sa cadence à découvert au tout début du "Récit du Prince Kalender".
Cette seconde partie de l'oeuvre connaît ici une lecture incomparablement charismatique, d'une puissance évocatoire quasiment visuelle.
Beecham inspire à son Royal Philharmonic une narration captivante. Ses instrumentistes lui rendent bien : écoutez le solo du bassoniste Gwydion Brooke (0'41-1'26), parmi les plus imaginatifs et caractérisés qu'on ait jamais entendu dans ce passage -et soutenu par quatre contrebassistes très savoureux.
Je ne voudrais pas déflorer le suspense mais disons que l'artisanat du chef barbu (contrairement à tant d'autres interprétations passe-partout) ne laisse faiblir l'intérêt à aucune seconde.
Avec des musiciens qui sont autant de virtuoses (l'arc de triples-croches arpégé par le clarinettiste Jack Brymer à 1'07), nul besoin de dépraver la pudique émotion du Jeune Prince. La délicate apparition de la Princesse sur son palanquin (3'39) s'entend comme un modèle de simplicité. A la mesure 114 (5'15), notez comment l'attaque des violonistes charge le discours de passion (comme souhaitait Rimski à cet endroit) dans ces soupirs où s'échauffe les sangs adolescents. Sans galvauder l'émoi des coeurs, voilà une leçon de juste sentiment. A la mesure 138 (6'21), la phrase si châtiée du hautboïste Terence McDonagh n'en est qu'un exemple.
La virtuosité de l'orchestre britannique éprouve ses limites dans la "Fête à Bagdad". Percussion notamment : caisse claire et tambourin pas spécialement véloces. Mesure 218 (3'41), la grosse caisse frappe prématurément avant les cymbales (du moins si j'en crois ma partition moscovite de 1931) : l'effet n'est toutefois pas vilain.
L'équilibre entre les pupitres surprend parfois : mesure 334 (5'04), flûtes et hautbois (certes notés « dolce ») trop peu audibles, dissimulés par le crépitement qui couve.
Et pourtant, dans ce tumulte, Beecham galvanise ses troupes comme un meneur d'hommes. Les images tourbillonnent, le pouls palpite, cet orient s'enfièvre en vous jetant des pelletées d'épices à la figure.
Pour son engagement coûte que coûte, ce ton brut, désapprêté, me rappelle la lecture survoltée de Pierre Monteux à San Francisco (RCA).
Beecham sait ce qu'attend son public. Maints confrères aussi, qui ne réussissent pourtant qu'à outrer le spectacle. Bref, et ce constat perdure à chaque fois que je la réécoute : ce n'est pas une énième version de la discographie, voilà celle d'un chef qui partage les risques avec ses musiciens pour que les pages de ces contes prennent vie et s'emparent de l'auditeur comme si on y était.
La vaste acoustique du Kingsway Hall contribue certainement à ce vivant réalisme.
Dans les "Danses polovtsiennes", la prise de son manque un peu de poids. Qu'importe : la pugnacité de Beecham les anime par la fougue, le tempérament et son expérience de la scène.