Théâtral. Le théâtre, l'art de tout transformer en abstractions, en phrases. Ici, on prend un sujet fort, palpitant, terrifiant, concret, qui ne peut que bouleverser le plus insensible, et on va en faire du théâtre, et parce que c'est du théâtre personne n'osera dire que ça ne tient pas debout. Tout est simplifié, stylisé dira-t-on, et l'auteur ne fera pas le moindre effort pour faire CROIRE quoi que ce soit. Fi de l'art illusionniste ! Le tueur s'échappe de prison sans problème, une gamine est amoureuse de son violeur sans problème, un frère vend sa sœur sans problème, un inspecteur se laisse planter un couteau entre les omoplates sans problème, mais en revanche un vieux monsieur a un problème : enfermé de nuit dans le métro il a peur de retrouver la lumière le lendemain matin. De la poésie sans doute. Et quel suspense. Quatre pages pour que « la gamine » finisse par dire au commissaire le nom que le lecteur ou le spectateur connaît déjà s'il a lu le titre de la pièce. Le summum du ridicule dans la scène 10, dite « l'Otage » où une mère de famille refuse (par caprice ?) de donner les clés de sa Porsche alors que le tueur la menace et menace son fils. Suivra la scène 12 où cette même dame discutera tranquillement le bout de gras avec le tueur qui a fait exploser la tête de son fils. Alors peut-être que tout cela est comique, qu'on est dans la parodie, le second degré ? Si tel était le cas, la pièce en serait d'autant plus vide. Mais me dira-t-on la langue, la langue ! Oui, bavarde, bavarde. Furieusement littéraire. La mère parlant de sa fille qui veut partir : "Qu'a-t-elle besoin de passer la nuit chez son amie ? Les lits sont-ils meilleurs qu'ici ? LE NOIR DE LA NUIT EST-IL PLUS NOIR LA-BAS QU'ICI ? " Voilà une phrase qu'elle est indispensable. Et comme on s'exprime bien dans ces milieux populaires où règnent l'alcoolisme, la prostitution et l'inculture. Même le tueur n'est pas sans délicatesse : quand il s'en prend à un balèze il le traite de "Sans couilles". Sans couilles, en voilà un langage de truand. Et tout et tout et tout de cette eau-là. Où est l'émotion ? Où est le regard sur le REEL ? Où est le sens ? Mais si, voyons, vous n'avez rien compris. Koltès « déplace les valeurs », « mythifie la violence », « dessine un désir impossible ». Et puis surtout il est entré à la Comédie française, et en plus il est mort, alors PAS TOUCHE. Culture !