Enregistré en moins d'une semaine en fin d'année 1975 , Bunker est un disque à part dans la discographie de Gainsbourg .
Il s'agit pour Lucien Ginzburg d'aborder le spectre du nazisme à une époque encore taboue. Gainsbourg a porté l'étoile jaune et pour échapper aux rafles avait adopté un faux nom Guimbar (précurseur de Gainsbarre !
Gainsbourg derrière ses fausses provocations et ses vraies blessures étaient un pudique. Il aurait pu écrire "les Nazis m'ont tout pris», hurler " Le racisme c'est pourri», pleurer "la guerre m'a tué " et être dans son beau droit.
Il pratique au contraire un humour juif too much et en avant la deconnade ! Sans rentrer dans les concepts album comme
Histoire De Melody Nelsonet
L'Homme A Tête De Chou (Vinyl Replica), les 10 titres de Bunker parlent de la deuxième guerre Mondiale .
Nazi Rock ouvre l'album et pourrait faire figure de single, même si , nous y reviendrons , Bunker ne brille pas par sa richesse mélodique . Nazi Rock est une référence directe au film de Visconti
Les damnés où , lors de la nuit des longs couteaux , Les SA étaient représentés en travelos dépravés .
A partir de "Tata Teutonne", Gainsbourg entame un jeu tout en assonances qu'il poursuit sur "Zig Zig avec toi" pour conclure sur "Est ce est ce si bon" ? Le Tatata des mitraillettes, le zig des couteaux, le s des nazis qui poursuivent les juifs et cette phrase magnifique de pudeur ironique sur les camps de la mort : "encore eut-il fallu que ces processus se sussent "!
Sur "J'entends des voix Off" , l'humour de Serge fait des merveilles en imaginant Hitler en plein délire paranoïaque : " J'entends des voix off / qui me disent Adolf ! / Tu coures à la catastrophe" ; puis sur "Eva" où il est fait état des problèmes érectiles du dictateur du fait que celle-ci écoute "Smoke gets in your eyes", chanson dont Hitler craint que cet air américain l'envahisse ! Comme toujours la lecture du poète doit se faire à double, voire à triple sens : Smoke = fumée = guerre=fours crématoires. Le Petit Juif fumeur de gitane la reprend à son compte cette fumée là en interpretant façon Crooner " Smoke Gets in Your Eyes" .
Sur Yellow Star , Gaisnbourg en 1 minute 30 livre un texte très autobiographique sur l'étoile jaune : " J'ai gagné la Yellow Star / y'a un curieux Hiéroglyphe / y'a peut être écrit Sherif ou Big Chief " ! Encore une fois, plutôt que de jouer le pathos façon Brel , Gainsbourg se rappelle de ses émotions d'enfants sans parler de ses colères adultes . La classe !
La guerre se termine sur Rock Around The Bunker où "tout flambe, les tombes, les temples s'abiment" , puis sur un rock décalé "SS In Uruguay" où un ex Nazi finit sa carrière sous un chapeau de paille "je n'étais qu'un homme de paille / mais pour moi pas question de payer l'addition" .
Et voilà ! À peine 26 minutes et c'est tout ! J'aime beaucoup cet album mais ce qui m'empêche de rajouter une cinquième étoile (jaune !) à Bunker c'est le manque des variétés des compositions.
Si les textes font sûrement partie des plus acérés de Gainsbourg, les mélodies sont, à de rares exceptions, identiques, construites sur des rythmes Rock'n'roll identiques et surtout, fait rarissime chez Gainsbourg sans aucun arrangeur !
Gainsbourg, d'Alain Goraguer à Jean Claude Vannier , a toujours su faire appel à des arrangeurs de talent qui, moyennant finances confortables ,se retiraient des crédits pour laisser à Serge le mérite des morceaux . Ici, les limites mélodiques de Gainsbourg sont clairement délimitées.
Notons enfin la présence dans les choeurs de Claire Torry , qui deux ans auparavant chantait sur "The Great Gig in The Sky " de
Dark Side Of The Moon du Floyd .
Naturellement en pleine France Giscardienne, ce disque est un véritable suicide commercial et Serge n'en assurera la promotion que deux ou trois fois à la TV avant de sombrer dans l'amertume qui engendrera Gainsbarre . Aujourd'hui encore, lorsque les beaufs veulent se rappeler de Gainsbourg le poil à gratter, c'est toujours à Whitney Houston que l'on pense et jamais à Bunker .
A cette époque , Gainsbourg avait encore des ambitions artistiques et celà s'entend . Plus encore qu'ailleurs sa diction est impeccable. Il enchainera avec un autre bide avec le cultissime L'Homme à tête de chou avant de pondre des conneries monumentales ( Sea, Sex and Sun, l'ami cahuette ) histoire de renflouer les caisses .
C'est en tout cas grâce à ce disque que la génération Punk de 77 se reconnaitra en Gainsbourg !