Bien avant que le groupe ne se brade pour des motifs aussi peu louables que la rentabilité et la facilité radiophonique, il fut un temps, une époque durant laquelle Aerosmith fut le hard rock. Un hard rock trempé de blues. Bourré de feeling comme s'il en pleuvait. Pourtant rien ne fut facile pour les cinq de Boston. Tout d'abord, il y eu le circuit des bars et des campus. Ensuite, l'improbable comparaison avec les Stones dont il fallut se défaire malgré soi. Enfin, il y eu la rencontre avec Jack Douglas sur l'album Get Your Wings. Une rencontre qui allait tout changer. Tant pour la mise en profondeur du son du groupe, que pour une certaine sophistication des compositions... Mais revenons à notre sujet, car cela est déjà de l'histoire ancienne. En effet, précédant Rocks, l'inattendu Toys in the Attic vient de prendre tout le monde de court. Sweet Emotion, Walk this Way, Uncle Salty ou No More No More portées par une section rythmique au groove hypnotique viennent de propulser l'Aero au sommet des Charts américains. Cinq ans de travail acharné, pour enfin la gloire. Cet instant exaltant. Hors du temps, durant lequel tout est encore possible. Pour autant, l'état de grâce ne dure qu'un moment. Et bien que le succès commercial soit au rendez-vous, il faut confirmer. Aussi, après s'être amusé avec quelques jouets dans le grenier, il appartient désormais au groupe d'aller jeter un oeil sur ce que font les rats dans la cave.
Toys avait pris le parti de jouer sur la lumière. Rocks joue sur la noirceur. Poudre et noirceur, pourrait-on dire. Car depuis un moment Steven Tyler et Joe Perry se sont mutés en toxics twins. Néanmoins, ce n'est que sur le prochain album que les effets secondaires se feront vraiment sentir. En attendant, Kiss, Journey et le Boston de Tom Scholz n'ont qu'à bien se tenir, puisqu'un disque sur lequel figurent cinq diamants va tout balayer sur son passage. Tourmenté, dense, sophistiqué, Rocks est avant tout une sorte de matrice originelle. Un pas franchi vers l'inconnu dont on se demande s'il pourra être renouvelé. En fait, l'élément central de cet enregistrement, hormis la classe folle de chacune des séquences qui le compose, c'est avant tout un son. A la fois sombre et irradiant. Presque charnel. Un son doué d'une présence physique quasi palpable. Exactement ce qu'il fallait à la musique des Dupont Volants pour que celle-ci s'élève à une autre dimension. Néanmoins, l'enveloppe ne fait pas tout. Encore faut-il que la qualité d'écriture soit au rendez-vous. A cette question, tous les titres gainés par cette étrange matière vont répondre présents. Mieux que cela même ; ils vont s'ériger en maîtres absolus et infuser dans l'esprit de toute une génération de futurs musiciens. Pour l'exemple, parmi d'autres, on soulignera que c'est une rencontre fortuite avec cet album qui décidera de la carrière d'un certain Saul Hudson.
Débordant de maturité, Rocks est définitivement un de ces grands moments où l'envie prend le pas sur toute notion de calcul. Que ce soit sur Back in the Saddle, Sick as a Dog ou Nobody's Fault, tout est question de guitares. Celle de Joe Perry principalement. Parce que mise en avant. Décisive. Au demeurant, à l'écoute, on remarquera que les crédits se doivent d'être partagés avec Brad Whitford. Celui-ci repoussant sans cesse le soliste dans ses derniers retranchements. D'ailleurs, leur complémentarité est telle que dans l'euphorie électrique de Rats in the Cellar, bien avisé celui qui pourra en démêler l'écheveau. Des guitares, soit. Mais également une voix. Une voix polymorphe pourrait-on dire, tant elle se facette à l'envie en passant du simple feulement au jaillissement le plus intense. Derrière ce chant, Steven Tyler. Bien autre chose qu'un simple chanteur. Une âme. Une présence. Celui par qui passe l'émotion. Qu'elle soit exaltée ou amère comme sur l'inévitable Last Child. Et puis, il y a Tom Hamilton et Joey Kramer. D'un côté le groove, de l'autre l'énergie. L'omniprésente charpente d'un Combination embrasé à un Get the Lead Out funkysant. Braver les interdits, pousser son hard rock vers le côté obscur du heavy, l'Aero vient de le faire. D'ici peu, l'objet volant va devenir un roi que personne ne pourra nier. Et dire que tout commença dans l'arrière boutique d'un marchand de glaces pour échouer sous des tonnes de poudre blanche.