Voilà un nom de famille bien porté `CARPE' !! Un nom de poisson, froid, glissant, un peu visqueux, peu communicatif et sans états d'âme. C'est ainsi que l'on pourrait décrire la famille Carpe.
Au début du roman Rosie Carpe débarque en Guadeloupe épuisée et enceinte avec son fils Titi. Elle vient trouver refuge chez son frère Lazare qu'elle n'a pas vu depuis 5 ou 6 ans, car elle n'a plus rien : plus de travail, plus d'argent et même si l'on peut dire, elle n'a même plus toute sa raison. Elle est accueillie à l'aéroport par un ami de son frère, Lagrand qui se charge de l'installer et de prendre soin d'elle en attendant que son frère revienne. Elle s'installe donc dans la case rudimentaire de Lazare avec la maîtresse-enfant de celui-ci et sa petite fille Jade. Mais comment est-elle arrivée là avec ce fils lunaire et terrorisé et cet autre enfant dans le ventre dont personne, pas même elle, ne connaît le père ? C'est ce que Marie Ndiaye nous conte, en nous enfermant dans son univers terriblement glauque, en faisant des allers et retours entre le présent et le passé; c'est l'histoire de la famille Carpe depuis Brive jusqu'à la Guadeloupe, une histoire pathétique, cruelle de soumission sans conscience, engluée dans une brume cotonneuse et jaune. Car Rosie Carpe est soumise, elle subit et subira tout jusqu'au bout.
Marie Ndiaye nous enserre dans ce monde glauque avec une écriture magnifique, évocatrice et très efficace, si efficace même, qu'on a l'impression que ce livre nous colle à la peau, on se sent englué dedans, une sensation presque physique. Peut-être bien parce que l'on est souvent enfermé dans les pensées des personnages. Une écriture terriblement pénétrante.
Quel malaise, quelle vision de la famille ! Un monde sans amour, sans sentiment - sauf peut-être le dégoût - un monde où l'on s'occuperait simplement de pourvoir aux besoins de ses enfants (et encore) jusqu'à ce que l'on puisse les pousser hors du nid. Ensuite, leur destin est forgé, ou plutôt non, ils sont totalement à la dérive, sans aucun ancrage dans la réalité qui les entoure, sans avoir le sentiment d'avoir la moindre valeur, des poissons dans un aquarium en quelque sorte. Le grand malaise qui m'a saisie à la lecture de ce livre ne m'a pas quittée du début à la fin, je n'y ai pas beaucoup vu d'espoir, rien de positif ou presque, jusqu'au sauvetage de Rosie par Lagrand, mais peut-elle vraiment être sauvée ? Marie Ndiaye a un grand talent, mais sa lecture est éprouvante, on en sort pas indemne.
Mon coeur à l'étroit sera le prochain roman de cet auteur que je lirai, mais pas tout de suite...