Abbado a voulu respecter l'édition la plus fidèle du texte, due aux patientes recherches d'Alberto Zedda, ce dont on lui sait gré, tant l'oeuvre avait été livrée aux fantaisies des chefs et des chanteurs dans la première moitié du XXe siècle. Mais on reste circonspect devant le résultat, car la comédie est alourdie par l'esprit de sérieux et la précaution. En réalité, ça dépend des passages, puisqu'à certains moments (certains jours ?) le chef et les chanteurs se laissent aller à l'instinct musical et théâtral, retrouvent le vif-argent, l'allant et l'humour, d'où la difficulté d'une opinion claire sur cette interprétation.
Le Figaro d'Hermann Prey domine la distribution par sa robuste santé, même si certains lui ont reproché d'en faire trop; mais dans ce rôle, qui n'est pas celui d'un aristocrate, il faut plutôt craindre de n'en pas faire assez et de manquer d'abattage. Bien chantante, la Rosine de Berganza n'en a pas à revendre, elle. On retrouve l'Almaviva de Luigi Alva, comme presque toujours entre les années 50 et 70; des critiques lui ont souvent reproché d'avoir la suavité du rôle mais pas toute la vaillance; ce qui est sûr, c'est qu'il reste supérieur à plusieurs de ceux qui lui ont succédé. Quant aux autres rôles, ils ne sont pas tenus de façon indigne, mais rien ne bouleverse nos souvenirs. Pour ceux qui ne supportent pas les enregistrements trop anciens, cette interprétation très bien enregistrée s'impose cependant et ce n'est pas la version presque contemporaine de Marriner qui lui fera concurrence. La deuxième version d'Abbado, enregistrée quelque vingt ans plus tard, n'a semble-t-il pas fait oublier la première.
C'est pour ses qualités bien réelles et aussi en raison de l'incertitude où je suis que des versions respectant strictement la partition et meilleures que cette première version d'Abbado aient été enregistrées que j'ajoute une cinquième étoile, après avoir beaucoup hésité. Cependant, mon interprétation préférée est celle de Vittorio Gui, qui date d'une dizaine d'années avant. A son époque, Gui avait essayé de respecter le texte de Rossini, mais en plus son Barbier est d'un comique et d'une fantaisie qui n'ont guère été dépassés dans la discographie de l'oeuvre, c'est à dire depuis quelque quatre-vingt-dix ans. J'ai commenté, en plus de la version de Gui, celle de Giulini avec Maria Callas, mais on souhaite beaucoup d'autres commentateurs !