J'ai achevé le tome 10 de l'édition anglaise de La roue du temps (il doit y en avoir deux fois plus dans l'édition française). Comme je ne compte pas faire une critique de chaque volume, l'analyse qui suit jette un regard d'ensemble sur La roue du temps, et pas seulement sur le tome 1.
Les débuts ont une ressemblance très marquée avec le Seigneur des anneaux : le petit village tranquille, les chevaliers noirs sans visage, l'attaque de la cabane de nuit (par des orcs rebaptisés trollocs), la fuite avec une magicienne, la traversée en bac, le grand méchant qui se réveille (au nord et non à l'est)... Mais Jordan affirme progressivement l'originalité de l'univers qu'il construit et qui prend une ampleur et une complexité fascinante au fil des tomes : c'est moins manichéen et politiquement plus complexe que le Seigneur des anneaux.
Autre trait qui se manifeste dans les premiers tomes : Robert Jordan était parti (sans doute) sur une trilogie et les éléments de prophétie initiaux sont rapidement accomplis. Mais le succès de la série et les pistes qu'ouvre sans cesse Jordan pour enrichir son univers l'ont conduit à partir vers 6 tomes, puis douze, puis...
Du coup des incohérences apparaissent. Par exemple le héro (Rand) bien que jeune et inexpérimenté va triompher de Baalzamon présenté comme le plus redoutable des « méchants » dans un duel grâce à quelques cours d'escrimes qu'il a pris auprès d'un guerrier au tome 1. Plus tard, il va s'initier aux pouvoirs magiques et devenir de plus en plus redoutable, affrontant à peu près à chaque tome un nouveau « méchant ». Au tome 5 c'est la guerre thermonucléaire avec Rahvin, à coup de téléportation et de boules de feu qui font s'effondrer les bâtiments de la ville. Maîtrisant le quart de la moitié de ces sortilèges, Baalzamon aurait du scotcher Rand au mur au lieu de se faire tuer bêtement.
Mais on pardonne et on oublie ces erreurs de construction car le rythme, les intrigues et les prophéties nous entraînent dans un carnaval effréné.
Plus gênant, faute d'avoir eu un plan clair au départ et surfant sur le succès de son œuvre, Jordan en rajoute, multiplie les descriptions et les personnages (j'en ai noté plus de 1500 dans les 10 premiers tomes de l'édition anglaise dont une quarantaine sont vraiment importants) et on peut même dire qu'il délaye franchement son récit : quand on compare le point où on en est à la fin du tome 8 ou 9 avec la situation au début on se rend compte qu'on a avancé de quelques semaines seulement dans l'histoire, une centaine de pages au lieu de 700 auraient suffis. A force de traîner, Jordan est décédé avant d'avoir achevé le tome 12... sa famille est censée achever cette épopée fantastique (2 ou 3 tomes encore ?).
Malgré ces réserves, je suis toujours accro à la série, à la richesse de son univers, à l'effort en matière de psychologie des personnages et à la tortuosité des intrigues : je me prépare tranquillement à lire le tome 11...