Premier album officiel reconnu par Bashung , Roulette Russe reste près de 35 ans après sa sortie un objet fascinant .
On commence avec " Je fume pour oublier que tu bois " qui dès les premières notes évoque le Sultan of Swings de Dire Straits . Épaulé par Bergman, Bashung commence très fort : "c est pas facile de se foutre en l'air / c'est pour les riches les somnifères / la vie c'est comme une overdose / Tu prends tout de suite / Tu en crèves et vite". . Boite à rythme , Slide guitar , solo Cristalin , Voix aux abois , Bashung est pas là pour se faire emmerder , ni pour voir le défilé . Déclaration d'amour suicide entrecoupé par une recette de tarte aux pommes (!) récitée comme une oraison funèbre et capable de vous flanquer la chair de poule, on appelle cela du talent . L'ironie voudra que cette chanson et le titre de l'album accompagnera le destin du Bash' terrassé par le sinistre Crabe .
On continue avec "Station Service " dans la joie et la bonne humeur . Comme sur tout l'album , Bashung chante dans un registre qu'il abandonnera par la suite . Pas la voix rocailleuse de Gaby caricaturée par l'absurde Gerard Blanchard , ni de déclamations grandiloquente en Talk Over dont il abusa en fin de carrière , mais ici une voix claire , sensible , presque féminine dans la gestion des aigus . Bashung chante une étrange ballade Lenonesque où le Working Class Hero se révolte contre ce qui l'opprime et retrouve son honneur : "J'ai plaqué mon Job à la station service / Aujourd'hui j'ai plus les mains sales / J'ai plus personne pour me faire du mal" .
Porté par une section Rythmique irréprochable , on veut bien le croire ! Et ces arrangements ! Une ligne de chant à tomber , des Chorus de guitares Wagnerien ( Alice Cooper , Lou Reed etc) sur le refrain , final violon country façon Rolling Stones . Du Grand Art !
Et c'est pas fini ! sur "Elsass' Blues " Bashung chante pour les fils de personne la tristesse et la haine de soi : " C'est pas facile d'être de nulle part / d'être le bébé de Von Den Hasard/ Hey Gipsy / t'as plus de veine que moi / le blues , il sent bon dans ta voix ." Mais de quoi parle Bashung ? Mais de lui bien sûr ! et sans détours ! "Je suis né tout seul près de la frontière / celle qui vous faisait si peur hier " . Pour les néophytes , rendez vous sur Wikipedia pour la bio de l'artiste . Pour ma part , je suis incapable de résister à cette sensibilité . Le genre de titre qu'aurait pu interpréter Christophe , l'idole du Bash .
Après cette trilogie somptueuse , Bashung pourrait se permettre de chanter l'intégrale de Tino Rossi sans qu'on lui en veuille , mais c'est pas fini !
"Le Yeti du monoprix" avec son titre génial et son humour un peu lourd décontracte un peu l'ambiance . Vraiment ? Il y est question de ratonnades policières et le Yeti en question n'est autre qu'un africain passé à tabac par des fachos: " Pour un étranger / j'dois dire qu'il sait encaisser " . On aimerait se dire que le thème est complétement démodé au pays de Marine ...
On continue sur le too much avec "Guru , tu es mon fuhrer de vivre " . Le jeu de mot est amusant , prise de voix intéressante mais très anecdotique quand on sait ce qui vient après .
Et l'après , c'est maintenant , l'acte 2 du disque avec pas moins de trois manifestes : "Bijou , Bijou" Arpèges en flanger proche d'Elsass Blues , Bashung autopsie un amour finissant . Elle restera jusqu'à la fin de sa carrière, un must de son répertoire. Le genre de titre que Jagger aurait pu chanter . Rien que ça !
" Les Petits enfants " : Piano façon Kurt Weill ; Bashung y raconte d'une voix blanche la mort des enfants qui tombent par la fenêtre . Humour glacé et glacial , le genre de truc impossible à sortir aujourd'hui . Un orfèvre d'écriture désespéré mais jamais désespérant .
Survient enfin "Toujours sur la ligne blanche " ode la vie Borderline que mène Bashung à l'époque . Sex ,Drug , Rnroll , on rigole beaucoup moins que chez Ian Dury . La voix de Bashung est désincarnée . Terrifiant ! Une vraie fatalité ! Il livrera en live une version façon crooner destroy cocainné passionnante de cette chanson .
"La faute à Dylan qui clôt l'album parait bien fade après cet ultime chef d'oeuvre . Qu'importe le mal est déjà fait ! Quelle claque ! le Ko debout ! Ecouté au casque le plaisir de cette galette est décuplé ! La voix est admirablement bien mixée , humble , proche de l'auditeur , l'impression d'écouter un ami cher salement déprimé . Comme les plus grands , Bashung avait l'art d'universaliser ses névroses et faire vibrer la corde sensible de son auditeur .
Un objet précieux à la fois beau et sombre où le chanteur souffre sans pleurnicher . Un voyage au sommet de l'art rock qui rappelle la fascinante catharsis que propose cette musique . Il prouve que contrairement aux clichés , le rock existait encore brillamment dans les années 80's. Contrairement à ce que j'ai pu lire , Roulette Russe est un disque profondément humain , chaleureux dans sa noirceur , et plutôt accessible . Bashung s'y exprime clairement et n' a pas encore enfilé sa carapace de Sphinx énigmatique . Bergman ne pense pas encore à faire le mariole à chaque Strophe , la musique est splendide . L'envie , l'urgence , le danger sont là à l'inverse des imbuvables " Mme Rêve" et "Ma petite entreprise" ! Un vieux truc fauché , irremplaçable que je n'échangerai pas pour un camion entier de
Pizza .
Ps Amazon associe ce produit à l'immonde Florent Pagny ....Je m'en vais le signaler de suite . Celui-là , c'est pas la roulette russe qu'il lui faut , mais le peloton d'exécution....