Critique
Aujourd'hui encore, bien des chanteurs débutants rêveraient de pouvoir présenter au monde un tel album et il fallait sûrement s'appeler Wainwright Rufus pour être en mesure d'y parvenir, ceci sous la bienveillante houlette de son père Loudon Wainwright III et, surtout, celle de Van Dyke Parks, principal instigateur du projet et dont la présence ici est clairement audible. Autant dire qu'avec de tels soutiens, Wainwright, qui ne manque pas de bonnes chansons (
« Danny Boy »,
« April Fools », l'autobiographique
« Millbrook » ou l'audacieux
« Barcelona ») avait carte blanche en studio et qu'il pouvait se permettre de matérialiser tous ses fantasmes, pour ne pas dire ses délires. Bien sûr, la palette des influences de Wainwright semble très atypique pour un chanteur « pop », le classique comme le cabaret (parfois à la sauce jazzy, tel
« Foolish Love »)étant à tous les coins de rue. Le problème, c'est que la longueur des compositions (où le piano domine), ainsi que leur production souvent surchargée et la présence de pointures qui cherchent un peu trop le cacheton (comme Jim Keltner ou Benmont Tench) éveillent plus la méfiance que l'admiration. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que Van Dyke Parks (un musicien et auteur qui, quoi qu'on en dise, a toujours été largement en dessous de sa réputation) signe aussi certains des arrangements : son parrainage n'était pas la meilleure chose dont Wainwright pouvait rêver. De toute évidence, Dreamworks et Van Dyke Parks voulaient réaliser un gros « coup » avec le jeune homme et ils y sont d'ailleurs parvenus au-delà de leurs espérances. Donc, si on leur est évidemment redevable de cette découverte, on ne peut s'empêcher de faire parfois la moue à l'écoute du résultat – un peu comme l'auteur sur la pochette, d'ailleurs. Néanmoins, les talents de Rufus Wainwright, qui n'a sans doute pas été assez bien aiguillé ici (tantôt trop canalisé, tantôt pas suffisamment), ne sont pas à mettre en cause : à vingt-cinq ans et même avec cet album à moitié réussi comme « carte de visite » (peut-être un peu trop pailletée et clinquante), il s'impose déjà comme un des songwriters anglo-saxons qui méritent le plus d'être suivis de près. Par la même occasion, il semble aussi le plus à même de combler le vide laissé par Jeff Buckley, mort quelques mois avant la parution de ce coup d'essai et dont le fantôme n'est jamais très loin ici. Mais de tout cela, Rufus Wainwright n'a cure, puisqu'il a alors tout l'avenir devant lui et il veillera à ne pas l'assombrir, preuve qu'il a plus que de la suite dans les idées et de qui tenir.
Frédéric Régent - Copyright 2013 Music Story
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