"Ruy Blas", Pierre Billon, NB, 1947, belle copie restaurée.
Dans des costumes somptueux, mais étrangement décalés dans le temps, car même si la mode à la cour d'Espagne est très en retard sur celle du reste de l'Europe, on ne s'habille pas en 1695, ( c'est la date des événements et don Salluste nous la rappelle), comme en 1560, on ne monte pas dans un carosse de style Régence quand on est vêtu comme Charles IX... Mais soit, c'était sans doute pour faire plus espagnol ! Dans des décors (signés du grand Georges Wakhévitch), fait d'entrelacs de poutres ajourées, d'un expressionisme que n'aurait pas désavoué Josef von Sternberg, avec des jeux de lumière et d'ombres très étudiés, de francs clins d'oeil au Greco, Goya et Zuloaga, Pierre Billon et Jean Cocteau ont donné un beau coup de chapeau au père Hugo. Et même si cela commence comme un film de cape et d'épée, à cheval dans le grand soleil des abords de Madrid, l'intrigue va s'enfermer petit à petit dans des décors de plus en plus lourds, plus sombres, plus étroits, pour rejoindre le drame romantique originel, dans toute sa force. Taxé de "provocation", à sa sortie, par des critiques qui s'imaginaient sans doute connaître Victor Hugo et le défendre, le film, avec toutes ses libertés, reste fidèle à l'esprit de la pièce, et c'est l'essentiel.
Double drame de l'identité volée, et de l'amour volé grâce à cette imposture mais, et c'est le moteur émotionnel du drame, que rachète l'honnêteté profonde de l'imposteur et la sincérité de son amour. Car le laquais se sert de son déguisement de noble pour relever l'Espagne, soulager le peuple, faire rendre gorge aux vautours qui la dépècent ("Bon appétit, Messieurs !), et par là même se rendre digne, lui "le ver de terre amoureux d'une étoile", de l'amour qu'il éprouve pour une reine d'Espagne et de l'amour qu'elle éprouve pour lui. Et si Ruy Blas échoue à changer le monde et à vivre son amour, il triomphe pourtant du mal, en la personne de Salluste, sauve la réputation de la reine et fait triompher l'amour par sa mort, la seule manière qu'on ait jamais trouvée pour l'immortaliser (voyez Tristan et Isolde, Roméo et Juliette !)
Même si le film peut sembler surjoué à nos yeux d'aujourd'hui, Marcel Herrand, dans le rôle de don Salluste est un admirable monument de haine, de fiel, et de vilénie, Gabriel Dorziat campe une mémorable Camarera Mayor, et Danielle Darrieux est parfaite dans le rôle de la reine, ravissante, émouvante et juste, comme toujours. Mais c'est sur Jean Marais que l'attention se concentre. Et il n'est pas évident d'assumer trois rôles à la suite, Ruy Blas, Zaffari et Don César, dans un même film : l'étudiant naïf monté sur sa mule rétive devenu compagnon de route du duc d'Albe (l'admirable Gilles Quénant), puis le vrai César de Bazan, noble dévoyé, voleur de grand chemin, sous le nom de Zaffari, et enfin le faux Don César, faux Grand d'Espagne, mais vrai premier ministre, vrai chevalier de la Toison d'Or, se hissant de toutes ses forces à la hauteur de sa tâche et amoureux fervent se hissant de toutes ses forces à la hauteur de son amour. Cela fait beaucoup de monde pour un seul rôle, et c'est dans le troisième, le plus important hélas, qu'on sent l'acteur le moins à son aise. Il y a en lui un étudiant, un ministre, un amoureux qui se disputent, et lui laissent peu de latitude. Il se raidit, force son naturel, un naturel qui, par contre, s'accomplit à ravir dans la jolie brute de Zaffari, caracolant, voltigeant, croquant pomme et vie à belles dents.
Donc, malgré des réserves minimes, un beau moment de cinéma et de théâtre car le théâtre, dans le meilleur sens du terme, y a gardé sa place.