D'après ses biographes, la pianiste roumaine Clara Haskil (1895-1960) était une éternelle insatisfaite, avec une tendance à l'autodénigrement qui la rendait aussi imprévisible que touchante, lorsqu'elle soupirait par exemple auprès de son compatriote Dinu Lipattti "pourquoi faut-il que vous ayez autant de talent et moi si peu ?"
Cette perpétuelle mise en doute de ses moyens éleva assez tôt sa légende au rang de sainte et martyre de son instrument.
L'intériorité et la profondeur de son jeu, ne cédant jamais au décoratif, nous le retrouvons ici dans un programme entièrement consacré à Schumann.
Accompagné par la philarmonie de La Haye dirigé par Willem van Otterloo, le "Concerto" est abordé comme une grande ballade romantique qui pourrait être de la plume d'un Chopin.
"Allegro affetuoso", dont tant d'interprètes moins inspirés nous avaient convaincus de n'y voir qu'une bluette lancinant son vague à l'âme, nous emmène ici à la découverte de paysages inaperçus jusqu'alors, grâce à une tension narrative sans cesse réinventée par une communion amoureuse qui est au centre de le dialectique fusionnelle de l'écriture du compositeur allemand.
L'orchestre dévoile une richesse de timbres foisonnante, délectable, sans doute la plus belle facture instrumentale jamais entendue : écoutez la plainte du hautbois, qui vous ferait mourir de pitié...
Ou les violoncelles ardents et prostrés de l'andantino, qui semblent déposer une gerbe aux pieds de la bien-aimée.
Le finale est un grand moment de dialogue concertant, avec ce piano qui tantôt s'enchâsse servilement dans l'orchestre pour mieux ensuite s'amuser à s'échapper de son étreinte, avec ces phrasés "roulés" qui n'appartenaient qu'à Haskil.
Voilà à mon sens la plus idyllique version jamais gravée de ce concerto, avant même celle de Lipatti et Karajan : soliste et orchestre sont ici l'exhalaison d'une même âme, dans une complicité gémellaire, passionnelle, tellement schumanienne...
Les "Abegg" de l'opus 1 viennent révéler la perfection technique tout autant que la sensualité auxquelles s'abandonnaient parfois Haskil : sa faculté à "mouiller" les aigus dans les redoutables appogiatures en cascade de la première variation démontrent sa prodigieuse virtuosité.
Mais cette aisance digitale n'était que peu de choses comparée à cette exigence qui voudrait donner à chaque note sa juste couleur, son juste volume, mais où les doigts n'obéissent cependant pas (plus ?) toujours assez vite à la pensée qui inspire les "Scènes d'enfants" : "colin maillard" y perd sa fluidité, tandis que la "curieuse histoire" s'illustre dans toute sa péripétie grâce à une prosodie constamment inventive.
Ce sens descriptif intrigue dans "événement important", avec cette main gauche qui fait éructer des basses aguicheuses et taquines, et éclabousse l'oreille dans un "cheval de bois" qui distribue ses ruades sans compter...
Malgré cet art de raconter les choses simples, la pianiste ne s'abandonne jamais totalement à l'innocence revendiquée par ces pièces, même dans l'ultime sommeil de l'enfant... Comme une adulte trop vite grandie, qui aurait perdu la faculté de s'émerveiller tout en entretenant une nostalgie un peu amère.
Les mystères pénombragés des "Scènes de la forêt" lui conviennent mieux. A l'instar de cet "oiseau prophète" sauvage et farouche, au langage incommunicable.
Ou de ces "fleurs solitaires", cachées mais coquettes, se désespérant de leur inutile et fragile beauté.