Une île ?
J'ai découvert la ville de Sète en juin 1990 : le livre que j'avais écrit s'était retrouvé - sans aucun succès d'ailleurs - parmi les cinq finalistes du prix du roman aux Journées Georges Brassens de l'époque. Installé à l'hôtel de L'Orque bleue, ancienne demeure de grands négociants en bord du canal jadis «Royal», face au Mont Saint-Clair, je me souviens de m'être étonné de ne pas avoir connu plus tôt un lieu aussi parfaitement singulier - si l'on m'autorise ce détournement de la célèbre «île singulière» de Paul Valéry. Et pourtant j'avais déjà passablement sillonné la France, au hasard des reportages, des faits divers et autres innombrables campagnes électorales. J'avais connu Brive la Gaillarde un mardi en novembre, la ville de Guéret un samedi soir de meeting électoral chiraquien. Mais aussi Calais, Poitiers, Limoges, Rennes, Lyon, Toulouse, Metz, et bien sûr Nice ou Marseille.
Mais, pour des raisons mystérieuses, je ne connaissais pratiquement rien de Sète, si ce n'est que Brassens et Valéry y étaient nés. Je n'y avais jamais mis les pieds et dans mon esprit elle se confondait avec d'autres ports de la Méditerranée que je n'avais jamais vus, comme La Ciotat, La Seyne sur mer - ou Cassis, ce qui n'est pas la même chose. Peut-être avais-je sans le savoir traversé les lieux dans un passé lointain en descendant en voiture vers l'Espagne à une époque où l'autoroute s'arrêtait bien avant la frontière. En tout cas mon ignorance était restée intacte. À la veille d'y mettre les pieds en juin 1990, je crois me rappeler également que j'imaginais une petite ville méditerranéenne de bord de mer, ancien port de pêche devenu un pittoresque port de plaisance. Je confondais avec Collioure.
Or Sète n était justement ni une carte postale, ni une station balnéaire, malgré la proximité de plages longues de douze kilomètres, ni un musée, mais l'une de ces vraies villes méditerranéennes, fiévreuses et populaires, installées dans un décor de rêve, comme ces grands ports italiens, accrochés à la montagne et qui plongent dans la mer.
La vue sublime qu'on a depuis le musée Paul Valéry rappelle de manière fugitive quelques scènes du Mépris de Godard, tourné à Capri dans la villa du grand romancier italien Curzio Malaparte. Mais, autour du port, vous avez un animal urbain marqué par l'histoire, couturé de cicatrices, impétueux dans les idées et dans la conversation, exubérant dans sa vie publique et cultivant le secret pour la vie privée. De magnifiques bâtiments du 19e, délabrés ou en parfait état, côtoient ici et là des constructions récentes, certaines discutables, héritage des destructions de la Guerre, mais aussi de la frénésie bétonnière qui avait saisi la France dans les années soixante et soixante-dix. Il n'y a pas de vraie ville même en France - sans une certaine dose de rapiéçage, d'incohérence et de laisser-aller. Le talentueux plasticien François Michaud, natif de la cité phocéenne, mais installé à Sète depuis deux décennies, a de la passion pour cette ville qui, dit-il, «ressemble à un quartier de Marseille». Même si on n'est pas du tout à la même échelle ce n'est pas faux : dans les deux cas, on trouve dans le centre-ville la même densité urbaine, le même maillage serré de rues étroites, et au-dessus la même montagne qui tombe dans la mer. À moins qu'il ne s'agisse de la rade d'Alger : toutes les scènes portuaires de Pépé le Mocko, le célèbre film «algérois» de Julien Duvivier de 1937, ont été tournées au pied du mont Saint-Clair. À moins encore qu'il ne s'agisse d'une réplique de Naples. Mais en modèle réduit, ce qui la rend incontestablement moins fatigante à vivre et infiniment moins dangereuse, ce qui est toujours bon à prendre.
Louis-Bernard Robitaille est, depuis la fin des années 70, le correspondant en France du quotidien canadien La Presse. Armé d une plume plutôt pessimiste, mais non dénuée d humour, il raconte ainsi aux canadiens les péripéties des politiques français, de Chirac à Sarkozy. Il est également l auteur de plusieurs romans et essais, comme Long Beach, ou Le Salon des immortels, dans lequel il retrace l histoire de l académie française. En 2010, il publie Ces impossibles français : un portrait caustique de la société française et de ses spécificités.