Ce film a fait un four à sa sortie et a réussi à conjuguer échec critique et échec commercial. Pour ma part, je l'ai regardé en DVD (le film ne fut même pas distribué dans mon pays) et je l'ai trouvé plutôt nettement mieux que la plupart des films d'Annaud... et plutôt nettement mieux que la moyenne de la production cinématographique de ces dernières années.
C'est vrai, le film est un OCNI (objet cinématographique non identifié), dont on ne connaît aucun équivalent, alors on peut aussi ne pas aimer que M. Annaud ait consacré un aussi gros budget à filmer un scénario aussi délirant. Mais, pour ma part, j'ai aimé.
Bien sûr, le film a des défauts: la fin, en particulier, est peut-être un peu trop vite expédiée; certains thèmes ne sont pas assez exploités; le côté "dénonciation de la morale chrétienne" (en fait catholique romaine...) est peut-être un peu lourd; le film aborde peut-être trop de thèmes à la fois (opposition paganisme / christianisme, opposition condition humaine / condition animale, rapports hommes / femmes, superstition, liberté, pouvoir et déchéance).
Mais, puisqu'il s'agit maintenant de parler des qualités, celles-ci l'emportent largement sur les défauts. Le mélange de fable / conte philosophique et de grosse bonne farce est en fait plus séduisant que déroutant. Le jeu des acteurs est au-dessus de tout éloge; on sent qu'ils se sont donnés à fond pour nous faire rire et en même temps pour donner un minimum de crédibilité à la farce. Mention spéciale à José Garcia, extraordinaire dans le rôle de l'homme cochon devenu roi. Disons aussi que Vincent Cassel est convaincant dans le rôle du dieu Pan (on n'a pas tous les jours de tels rôles!) et que Mélanie Bernier nous donne une composition de femme fatale manipulant Minor qui illustre bien la domination féminine. Et puis bravo aux cochons, qui se révèlent de vrais cabotins (!); j'ai rarement vu un film utiliser aussi bien les animaux.
Bref, il y a de très bons acteurs, le scénario n'est pas bête du tout, les décors (évoquant la civilisation sarde des nuraghe) et les costumes sont soignés, les animaux sont remarquablement utilisés, il y a le soleil, le ciel bleu et la mer à faire oublier la pluie et la grisaille, on rit beaucoup, et surtout, surtout, jamais aucun film avant "Sa Majesté Minor" n'avait su évoquer avec autant de réalisme la mythologie grecque. Rien à voir avec la série Hercule: cette fois-ci, on est en plein dedans, j'ai vraiment vu un satyre, un centaure et des nymphes, pour la première fois au cinéma, et rien que pour cela je serai reconnaissant à Jean-Jacques Annaud.
En ce qui concerne le DVD, les bonus sont, pour une fois, utiles, et je recommande vraiment de les regarder.
Alors, pourquoi un tel échec critique et commercial pour un film de qualité? Je pense que les conclusions à en tirer sont assez inquiétantes: critiques et publics sont trop déculturés (par rapport à la culture européenne) et acculturés (par rapport à la sous-culture étasunienne destinée à l'exportation) pour comprendre une fable comique qui plonge ses racines dans les fondations mêmes de l'Europe. Cela veut tout simplement dire que, si Aristophane et Rabelais revenaient de nos jours, ils ne trouveraient plus aucune audience...