Paru en 1967, "Béru et ces dames" est à mon humble avis l'un des romans les plus génialement délirants de Frédéric Dard. En tout cas, c'est l'un des plus drôles (ce qui ne l'empêche pas d'être souvent profond) et l'un des plus étincelants sur le plan du style. Ouvrez-le à n'importe quelle page, lisez-en trois lignes et il y a fort à parier que vous en resterez baba tant ce livre dégouline littéralement de verve et d'esprit! Certains auteurs, quand ils sont en forme, vous sortent chichement, par-ci par-là, un bon mot ou une formule qui fait mouche. Eh bien, dans ce chef-d'oeuvre, mes amis, c'est un véritable festival de saillies et de néologismes en tout genre! Ca pétille comme du champagne! Ca surabonde! Ca pléthorise! Jamais, je crois, l'art de la gouaille n'a été porté aussi haut, d'autant plus que c'est une gouaille intelligente, racée, érudite, cultivant le second degré, et dont la verdeur de façade cache en réalité une immense pudeur!
Oui mais voilà, comment adapter à l'écran un roman au Verbe aussi riche, aussi original, aussi extravagant sans perdre ce qui fait justement toute sa saveur? Il aurait fallu, pour cela, qu'existât qu'un cinéaste dont la caméra fût aussi baroque et iconoclaste que la plume de notre cher Frédo! Et encore, peut-être n'eût-ce pas suffi... Eh oui, il est ainsi des oeuvres dont le style est si puissamment singulier que les convertir en images relève de l'impossible, sauf à les affadir... On a dit de San-Antonio qu'il était le Joyce du roman populaire... Eh bien, comme Joyce, il est à peu près infilmable...
Est-ce à dire que cette adaptation du susdit chef-d'oeuvre ne vaut pas tripette? Je n'irai certes pas jusque là! Elle se regarde au contraire avec un certain plaisir, voire un plaisir certain! Signée de l'infatigable Guy Lefranc, elle est assez pittoresque et suit plutôt fidèlement l'intrigue du livre. Notre impayable commissaire San-Antonio, de surcroît, y est campé avec talent par le séduisant Gérard Barray, et l'on croise au générique toutes sortes de seconds rôles savoureux! Hélas, trois fois hélas, c'est une fois de plus Jean Richard qui prête ses traits à Bérurier, or je ne crois pas qu'il existe acteur plus éloigné du personnage! Pour moi, le Béru idéal aurait été
Oliver Hardy... On peut toujours rêver!
Bref, voilà un film plutôt plaisant à regarder, à l'humour bon enfant, mais qui souffre d'une énorme erreur de casting. Il est donc à la fois imparfait... et tout à fait sympathique!