Certains Comics ont changé la vie de leurs lecteurs Pour moi ce fut Sandman . Un truc tellement intense j’avais peur de relire de peur d'être déçu.
Après des éditions inachevées ou imparfaites voici enfin l'édition définitive par Urban Comics.
L’histoire - Dream est un des 7 éternels avec Destiny , Despair , Desire , Destruction, Delirium et Death . Il est le garant de nos rêves , de nos cauchemars . Le voila capturé par un mage qui le prend pour La Mort et passe 70 ans en cellule sans boire , ni manger .
Lorsqu'il s'échappe , il doit reconquérir son royaume . Et réparer les vies d'humains pour qui une existence de rêves "non contrôlés" a tout déréglé .
Neil Gaiman ,après un galop d'essai assez fastidieux ( les 6 premiers épisodes ), aborde des thèmes passionnants : la place des Dieux dans notre imaginaire ,leurs responsabilités envers les hommes, leurs vies , leurs morts . Mais pas seulement . Il aborde aussi le rapport au temps des Divinités qui n'y résistent pas . Destruction abandonne son poste lorsque l'Homme découvre l'arme atomique ; Les dieux oubliés se reconvertissent en danseuse de Strip Tease pour obtenir un minimum d'adoration ; Satan , las d'être source d'une haine injustifiée à ses yeux laisse la clef sous la porte de l'Enfer , et la Mort est une jeune femme douce et marrante qui converse avec chacun d'entre nous avant de nous emporter .
Dream , lui tout au long de cette saga , va mesurer les effets de sa captivité et réaliser que tout change : le monde , les hommes et lui.
Urban réédite les arcs 1 à 16 de la série soient :
Prélude et Nocturnes : Dream est emprisonné . A sa libération , il doit reconstruire son royaume . Pour ce faire il part à la recherche de ses outils . Il défie un démon en enfer , récupère son sable chez une toxico qui se drogue aux rêves et affronte un super vilain qui lui avait dérobé un rubis . Au terme de ses 5 épisodes parfois un peu brouillon ( il faut s'adapter au style littéraire baroque et bouillonnant de Gaiman qui , lorsqu'il se prend pour Shakespeare peut être pénible à lire ) , Dream ressent un vide existentiel : Et maintenant que est le but d'un Eternel ? Il accompagne sa soeur la Mort qui lui remonte le moral dans un épisode célèbre construit comme une chanson un peu factice .
La maison des poupées: Gaiman a trouvé le ton de sa série . Il va raconter des petites histoires au travers le monde où Dream n'apparait que quelques pages voire pas du tout . Les interactions entre les divinités et les humains n'en sont que plus crédibles .C'est ainsi qu'il rencontre un homme Rob Elfing qui ,âgé de 800 ans refuse de mourir . Chaque siècle il le retrouve dans une taverne où Rob lui raconte ce qu'il a fait en 100 ans .Avec cette histoire et "Contes dans le sable" qui s'attaque avec des mots incroyablement justes aux légendes africaines , Gaiman s'interroge sur les conséquences de l'amour et l'amitié entre les Dieux et les humains .
Dream y est montré comme un être à la fois généreux , courageux , responsable mais aussi rigide , impitoyable et froid . Ses interactions avec nous vont lentement le mener vers une route qu'il refuse , impossible pour un Dieu : le changement .
Gaiman déploie ici une maestria qui frôle l'indécence : la convention de tueurs en séries , un vortex qui s'attaque aux rêves , des cauchemars échappés qui parasitent l'esprit d'un enfant battu , le destin tragique d'une reine qui refuse l'amour de Dream .
En relisant ces histoires , il est évident que Sandman est l'oeuvre d'un conteur qui décrit l'art de conter. Ses personnages ( Shakespeare ! ) réfléchissent à la manière et aux conséquences du récit d'une histoire . Les descendants de la reine Nada se racontent sa légende une seule fois dans le désert après la circoncision d'un jeune mâle . A la douleur du sexe mutilé est jointe celle de perdre l'être aimé . Rob raconte les joies et les peines de l'immortalité et les tueurs en séries capturent un journaliste qui voulait raconter leurs histoires. Gaiman raconte l’histoire de chaque rêve , chaque rêveur .Comme dans l'oeuvre de Kant , Gaiman relie en permanence l'individu à l'universel ! Un travail titanesque !
Contrairement à ce que Gaiman a toujours prétendu , il est préférable de lire ces épisodes dans l'ordre . Dans ce volume apparaissent Hyppolyta Hall , les Bienveillantes et Rose Walker qui auront un rôle majeur dans la série et sa conclusion.
L'Objet - contrairement à la réédition de "Swamp Thing" chez Panini , avec qui la série partage un graphisme et une ambiance identique , Sandman a subi un lifting des couleurs . Plus adaptées , moins criardes , ces couleurs réactualisent des dessins un peu datés . C'est un enchantement de redécouvrir ces histoires qui donnent aux dessins une lisibilité qui a décuplé mon plaisir de relecture . Et rien que les couvertures surréalistes et belles à pleurer de Dave Mc Kean valent l'achat de l'album. La traduction , très littéraire est de qualité .
Et Urban a bien fait les choses côté bonus : une centaine de pages de croquis , d'interviews de Gaiman et des passages intégrales de l'ouvrage de référence : "Sandman Companion" où Gaiman aborde chapitre par chapitre la création de ses histoires . C'est passionnant , drôle , élevé .
Enfin on y trouve une anecdote irrésistible : une rencontre entre Gaiman et Alan Moore qui dinent dans un restaurant . Moore lui raconte en détail les mutilations de Jack l’éventreur inflige à ses victimes de
From Hell. Gaiman a des hauts les coeur et sort du restaurant . Moore le retrouve pleurant sur le trottoir , notre scénariste, pris d'empathie pour les victimes, répétant : "c'est horrible" ! Et Moore de lui lancer vachard : "Voici donc Neil Gaiman le maitre de l'horreur" !
Dense , lourde et chère , cette réédition est pourtant indispensable pour qui veut comprendre les Comics adultes indissociable des fameuses éditions Vertigo ! Vite la suite !