Extrait de l'avant-propos
Des petits Sarkozy par milliers
La profession d'avocat d'affaires est parfaitement honorable. Mais elle réclame des qualités qui ne sont pas forcément celles que l'on attend d'un homme politique. À moins que ce dernier conçoive la gestion des affaires de la France comme un enchaînement de dossiers à traiter les uns après les autres, avec à l'appui, chaque fois, de copieux honoraires. C'est pourtant l'option choisie par Nicolas Sarkozy. Le président de la République est et reste un avocat d'affaires. Marie-Ève Malouines, dans Nicolas Sarkozy, le pouvoir et la peur, pousse le bouchon encore plus loin : «Il raisonne comme un avocat, et fait de la politique comme un avocat», écrit-elle, ajoutant «Nicolas Sarkozy n'envisage les enjeux politiques que comme une succession de dossiers qu'il faut étudier et gagner. Peu importe que les arguments qui permettent de conclure la première affaire ne soient pas compatibles avec ceux de la seconde, l'essentiel est d'avoir gagné les deux dossiers».
Inutile ensuite de reprocher au chef de l'État de ne pas être habité par une certaine idée de la France : il n'a tout simplement pas d'idée, et surtout pas de suite dans les idées. Il peut donc en changer du jour au lendemain. Il n'est pas préoccupé par une «idée», qu'il assimile à une idéologie inutile, mais par l'opportunité, synonyme d'action. C'est l'opportunité qui lui tient lieu de vision. L'opportunité a ceci de commode qu'elle légitime par avance tous les changements de direction. Citons le bouclier fiscal, présenté comme le marqueur de son quinquennat, jeté aux orties sans état d'âme. L'élection de Nicolas Sarkozy en 2007 marque une profonde cassure dans l'histoire de notre pays. Si François Mitterrand et Jacques Chirac, ses prédécesseurs à l'Élysée, ne laissent pas forcément le souvenir d'une République irréprochable, ils avaient au moins un sens certain de l'État. Rien de tout cela chez Nicolas Sarkozy. Militant politique et avocat d'affaires, il s'est toujours mis exclusivement au service d'intérêts privés. Les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Chariot constatent que le monde des affaires a pris le contrôle du pouvoir politique. «Le patronat industriel et surtout financier s'est payé un homme de main. Nicolas Sarkozy, qui ne possède pas un bagage intellectuel particulièrement extraordinaire, est à leur service», nous confient-ils.
Muni d'un certificat d'aptitude à la profession d'avocat (Capa) décroché avec un modeste dix sur vingt, Nicolas Sarkozy n'a pas imaginé une seule seconde prendre la défense de la veuve et de l'orphelin. Pistonné par sa mère, elle-même avocate, il entre à vingt-six ans chez Guy Danet, associé d'un grand cabinet parisien, installé dans le XVIIe arrondissement de Paris. Nous sommes en 1981, année de la victoire de François Mitterrand à l'élection présidentielle, et le jeune Nicolas Sarkozy prête allégeance aux riches, aux puissants, aux «people». Comment, un quart de siècle plus tard, une majorité de Français a-t-elle pu croire que cet avocat trivial, cynique, puéril et sans scrupules, soupçonné de «péter les plombs» régulièrement, pourrait bousculer l'ordre établi ? Comment oublier que le maire de Neuilly n'a jamais cessé de trahir ses amis, Florence d'Harcourt, députée des Hauts-de-Seine, Charles Pasqua, président de ce département, Jacques Chirac, candidat à l'élection présidentielle, et sa fille Claude ?
Journaliste d'investigation, Ian Hamel collabore au Point. Spécialiste des services secrets et des paradis fiscaux, il est l'auteur de L'Enigme Oussama Ben Laden (Fayot, 2008), Et si la Suisse ne servait plus à rien ? (Larousse, 2010) et de Xavier Bertrand, les coulisses d'une ambition (L'Archipel, 2010).